Roxanne Anouk
écrit à

   


La Comtesse de Ségur

     
   

«Les malheurs de Sophie» et vos malheurs

    Bonsoir comtesse,

Je tiens tout d'abord à vous signaler que c'est grâce à vous que j'ai lu mon premier roman. Lorsque j'étais plus jeune, ma grand-mère me lisait un chapitre des «Malheurs de Sophie» par semaine. Chaque semaine, j'avais tellement hâte de connaître la suite que je regrettais de ne pas avoir le bouquin chez moi pour le lire moi-même et ce, même si je prétendais détester la lecture.

Plus tard, j'ai appris que «Les malheurs de Sophie» étaient en fait vos malheurs à vous! Je dois avouer avoir été très surprise. Ce qui m'amène à vous poser cette question: quelle sorte de relation avez-vous actuellement avec votre mère? Avec une telle enfance, est-ce de la haine ou de l'amour que vous ressentez à son égard? Lui avez-vous pardonné?


Chère Roxane,

Je n'ai plus de relation avec ma mère que celle du souvenir, puisqu'elle a quitté ce monde peu après la publication des Petites Filles Modèles, alors que j'écrivais Les Malheurs de Sophie. Ma mère... puis-je dire que j'ai aimé ou haï ma mère? Je le crois. Je dirais même que je ne l'aurais pas tant haïe si je ne l'avais pas tant aimée.

Ma mère était une femme extrêmement brillante, j'ai toujours eu beaucoup d'admiration pour elle et j'ai longtemps été persuadée qu'il me serait impossible de l'égaler un jour. Pour ce qui est de mon enfance, je l'ai partagée avec mes frères et sœurs et ne suis pas plus à plaindre qu'eux, bien au contraire. Je crois pouvoir dire aujourd'hui que j'ai eu la meilleure part et que ma vie est plus heureuse que la leur. Nous avons été séparés à l'adolescence lorsque j'ai adopté la religion catholique -mon père est orthodoxe et ma mère est devenue catholique après avoir été athée- dans des circonstances que j'ai déjà relatées ici. Lorsque ma famille est rentrée en Russie et que je suis restée seule en France, lorsque je suis devenue mère moi-même, elle a beaucoup perdu de son influence sur moi. Je ne vous cache pas que, quelques années plus tard, elle a eu un rôle considérable dans la vocation de mon fils aîné, vocation qui nous a tous bouleversés à l'époque. J'ai eu l'impression de revivre mes quinze ans et ma propre conversion, mais je me trompais: elle est parvenue à faire de mon fils un homme heureux.   

Je crois devoir à ma mère l'essentiel de ma détermination. Et surtout, grâce à elle, j'ai pu faire ma vie dans un pays qu'elle a toujours admiré et que je préfère de loin, de très loin, à celui qui m'a vu naître. Je lui dois l'essentiel des malheurs et des bonheurs de ma vie.

Bien à vous,

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur