Jeunesse
       
       
         
         

mariekt_3@hotmail.com

      Chère Comtesse de Ségur, 

J'aimerais, si ce n'est pas trop indiscret, en savoir plus sur votre jeunesse, l'école, vos voyages d'autrefois et les pays dans lesquels vous êtes passée après la Russie... Enfin, un peu votre vie. Je vous demande ça car, à l'école, nous faisons une recherche sur des personnes célèbres et, ayant lu plusieurs de vos livres et les trouvant fort intéressants, j'ai voulu en savoir plus sur vous et votre vie qui me semble passionnante. 

Encore bravo pour vos livres et merci de votre attention! 

Marie

 

       

 

       

Comtesse de Ségur

      Chère enfant,

À présent que j'ai répondu à ta première lettre, je vais, puisque tu me le demandes, te parler de ma jeunesse. Je ne suis jamais allée à l'école ni mes filles que j'ai élevées, mais mes fils ont été envoyés malgré moi dans diverses pensions où ils ont beaucoup souffert. En ce qui me concerne, ma mère nous élevait avec l'aide d'un précepteur, un émigré français que mon père avait recueilli avec sa fille - qui était, disons-le, une petite peste. J'avais six frères et soeurs et étais la troisième enfant. Nous étions donc sept: Serge, Natalie, moi, Lise, Paul, Marie et André. Paul et Marie sont morts tout enfants tandis que Lise avait dix-sept ans. Elle a énormément souffert du retour en Russie de ma famille après mon mariage. Serge a eu un petit garçon, Woldemar, pour lequel j'ai lutté. En effet - et j'ai de la peine à le dire, mais il faut que la vérité soit établie - ma famille ne voulait pas de cet enfant. Serge n'avait épousé la mère de Woldemar qu'après sa naissance, mais cela n'est pas grave en Russie. Cependant, comme la mère de mon neveu était catholique, le Tsar à refusé de lui accorder son titre et sa fortune. Ainsi, Woldemar, qui aurait dû devenir le Comte Rostopchine après la mort de ses parents, s'appelle Filippi di Baldicero, du nom du premier mari de sa mère. Natalie a épousé le colonel Narychkine. J'étais très proche d'elle mais m'en suis éloignée peu à peu. Nous n'avons pas vraiment les mêmes opinions tant religieuses que sur notre famille et nos parents.

Quant à ma jeunesse, je crois que je mentirais si je disais qu'elle a été heureuse. Même si j'ai passé d'excellents moments, même si j'ai des souvenirs extraordinaires et impérissables, même si je revois encore le château de Voronovo, ses milliers d'hectares, ses centaines de chevaux, les deux cents personnes qui étaient au service de mes parents, même si tout cela est effectivement très beau, il n'en reste pas moins de lugubres souvenirs qui ressurgissent sans cesse en moi et dans mes livres. Car je suis Sophie, ni plus ni moins, et Mme Fichini était ma mère tout autant et même plus que Mme de Réan. Je ne peux pas tout raconter, je ne peux pas tout dire. Sache seulement que toutes les anecdotes des malheurs de Sophie et les petites filles modèles sont réelles bien qu'elles ne soient qu'un reflet de ce qui m'est arrivé. Je n'ai pas raconté le pire.

Non, je n'étais pas heureuse. Même si mon père, qui n'était pas très présent à cause de son travail mais que j'aimais plus que tout, était un être d'exception, ma mère ne pouvait pas me rendre heureuse. Elle était savante et sans doute bonne avec certaines personnes, elle aimait beaucoup les animaux, ses perroquets surtout. Mais je ne suis toujours pas sûre qu'elle m'ait aimée, ni mes cadets d'ailleurs. Elle était conseillée par un méchant homme, un prêtre, qui l'avait convertie à la religion catholique. Il lui a même défendu - je n'ose croire que ces pratiques existent encore - de pleurer Marie, ma petite soeur, parce qu'elle est morte sans avoir reçu le baptême. Dès lors ma mère ne travailla plus qu'à notre conversion. Même si je ne regrette rien aujourd'hui, il faut cependant que je dise qu'elle m'a forcé à me convertir après un malentendu survenu entre nous. Elle a également réussi, nous a-t-elle dit, à convertir Lise sur son lit de mort, mais je reste persuadée qu'elle a menti, parce que mon père nous a assuré qu'elle était morte orthodoxe.

Comme tu le vois, ma jeunesse n'a pas été des plus heureuses. Cependant je me suis bien rattrapée depuis en tentant de faire le bonheur de mes enfants, de mes petits-enfants, malgré toutes les difficultés que nous avons pu traverser. N'hésite surtout pas à poser d'autres questions ou à les préciser, je tenterai d'y répondre au mieux.

Une vieille grand mère qui se souvient,

Comtesse de Ségur,

Née Rostopchine.