Mojgan Farjah
écrit à

   


La Comtesse de Ségur

     
   

Je ne crains point la mort

   

Salutations chère enfant,

J'ai aujourd'hui quelques quatre-cent-quatre-vingt-deux ans et moi non plus je ne crains point la mort; je me sens toute fraîche tel un éléphant se roulant dans la boue. Comme le font les paysans qui disent «bourri» au lieu d'«âne»,
je lave mon linge sale à la main et me rends au village à pied, naturellement. Je voulais simplement te demander, chère amie, s'il y aura un XXe siècle et, ce qui saurait encore plus surprenant, un XXIe?

Merci d'avance


Chère Demi-Mathusalem,

Je vous avoue que je me suis demandée dans un premier temps si j'allais répondre à votre lettre et je le ferai par politesse pour votre grand âge.

Les gens de la campagne disent effectivement «bourri» au lieu d'âne, a l'exception toutefois des parvenus qui voudraient n'avoir jamais appris ce mot, ce qui est du plus parfait ridicule. Si vous vous rendez au village à pied, c'est que vous n'avez ni âne ni charrette, et je plains vos enfants que cela condamne sans doute à être journaliers ou ouvriers, exploités par des hommes qui tout roturiers qu'ils sont n'auront de cesse de les rabaisser pour mieux oublier leurs propres origines. Le mépris n'est pas réservé qu'à une certaine noblesse...

Les gens de la campagne disent «bourri». Mais ne vous y trompez pas, ils ne disent pas non plus «Monsieur Pierre» ou «Mademoiselle Camille». Ils disent «les comtissous».

Pour répondre à votre question, s'il n'y a ni XXe ni XXIe siècle, je me demande de quand vous pourriez bien m'écrire. Ils existent donc. Mais, à vous lire, je me demande si ce sont des temps heureux.

Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur