Je comprends votre silence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

daniel.deschezards@laposte.net

 

 

 

Strasbourg, le 3 octobre 1872

Bien chère Comtesse,

À un de vos admirateurs vous faisiez savoir que, malheureusement, Après la Pluie le Beau Temps serait votre dernier ouvrage. Je vous comprends! C'est que la terrible guerre dont nous sortons a marqué la fin d'un monde: plus d'empereur mais un exilé vivant en Angleterre, plus de Pape régnant sur ses États mais un pauvre captif derrière les murs du Vatican, et pour finir me voilà coupé de vous par une frontière qui tache de deuil la carte de France. Dernièrement tout de même j'ai pu me rendre à Nancy (que de difficultés nous font les Prussiens!) et je me suis procuré votre livre. À vous lire j'ai compris que vous n'aviez rien voulu changer: on porte toujours plainte auprès du procureur impérial et les zouaves pontificaux ont gagné la bataille sur les Piémontais. Vous avez tiré le rideau et déclaré nul et non avenu tout ce qui s'est passé après 1870.

Mais maintenant que votre oeuvre est achevée et forme un tout harmonieux, j'aimerais tant vous interroger sur elle. Nous savons par exemple que M. Frölichein a trouvé la mort en pratiquant «des expériences chimiques absurdes». De quelles expériences s'agissait-il? Pensiez-vous à l'impie Marcellin Berthelot qui avait réalisé la synthèse de l'urée et en avait conclu que Dieu n'existait pas? Dans Un Bon Petit Diable n'aviez-vous pas un peu confondu l'Écosse et l'Irlande? car on y parle de Monsieur le Curé en plein pays protestant et on aurait du mal à remplacer l'expression par «Monsieur le Pasteur» puisque le digne ecclésiastique demande à Charles de prier pour l'âme de sa tante. En écrivant Le Mauvais Génie il semble que vous vous soyez mieux renseignée car vous faites venir d'Irlande le très catholique Mr Georgey, encore que j'imagine mal un industriel catholique dans la Grande-Bretagne de l'époque. Au reste, ne cherchez pas à changer quoi que ce soit: je m'aperçois que dans mon entourage personne n'a jamais relevé ces vétilles et je ne crois pas qu'on le fera jamais.

Soyez assurée, bien chère Comtesse, de mon respect et de mon admiration

Daniel Deschézards

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comtesse de Ségur

 

 

 

Monsieur,

Permettez-moi d'abord de m'étonner de ce que Dialogus vous ait fait entrer en contact avec moi. En effet, j'ignorais qu'ils s'occupaient aussi de la correspondance des contemporains.

Je ne sais pas, Monsieur, si, pénétré de vos opinions, vous saurez comprendre ce que je vous dis. Jamais je n'aurais arrêté d'écrire pour des raisons politiques. Croyez-vous sincèrement que le bonheur des enfants qui m'entourent, le bonheur qu'ils trouvent dans mes petits ouvrages et que je peux leur procurer, je choisirais de le leur enlever pour cause de problèmes dus à une conjoncture défavorable? Non, Monsieur, au contraire. Croyez-vous que j'arrêterais ce qui est pour moi un plaisir et ce qui justement pourrait me consoler de la triste situation dans laquelle nous nous trouvons?

Je ne crois pas que Garibaldi ait été un enfant heureux.

Si j'ai arrêté d'écrire, si je limite même ma correspondance avec mes proches, c'est que je ne puis pas faire autrement. La vieillesse me gagne, elle m'entoure, m'étrangle. Je ne veux pas laisser d'oeuvre inachevée; ma main tremble et ma vue se fait fort mauvaise. D'autre part, j'ai eu trois arrière-petits-enfants et croyez-moi, cela vous change une âme. J'ai eu vingt petits-enfants. J'ai écrit vingt livres. Il est temps que cela finisse.

Quant à ce que vous dites sur Après la Pluie, le beau temps concernant les usages du second Empire, je crois qu'il est nécessaire de préciser que je suis née sous ce qui était en France le Consulat. Je vous passerai le détail de tous les régimes qui se sont succédés depuis… je ne suis pas de celles que les Révolutions étonnent. Les Ségur se sont pliés à toutes les tempêtes et ont toujours servi leur patrie.

Concernant mon «Oeuvre» (peut-on la qualifier ainsi?), j'ai plusieurs réponses à vous faire. À vrai dire, je ne sais pas à qui j'ai pensé en décrivant la mort de M. Frölichen… peut-être à ces industriels qui misent sur le progrès en oubliant que les seuls progrès à faire concernent leur comportement. Cela dit, m'affirme mon petit Jacques, ce n'est pas M. Berthelot qui a fait la synthèse de l'urée mais M. Wöhler. Comme vous pouvez le constater, les Jésuites de Poitiers apprennent à mon petit-fils bien des découvertes tout en sachant rester simples.

Pour ce qui regarde Le Bon Petit Diable, il est fort possible que je me sois trompée pour une excellente raison que j'ai tue mais que je peux vous avouer: Charles était Français, c'est-à-dire que toute son histoire se déroulait en France. Mon éditeur croyait que cela n'était pas possible à notre époque et dans notre pays, où les châtiments corporels et autres traitements infamants ne sont pas censés exister. Il m'a donc demandé de déplacer l'action dans ce pays où, semble-t-il, il est légitime que les enfants soient humiliés et battus sans répit. Se posait aussi le problème de la superstition… moi qui ai vécu longtemps en Bretagne et en Normandie, je peux vous affirmer que là-bas on croit toujours aux fées! J'ai corrigé l'histoire, je l'ai arrangée pour la rendre publiable mais, comme vous le voyez, elle contient des non-sens que j'ai oubliés. Quant à ce cher M. Georgey, comme vous le constaterez, être un industriel irlandais et catholique parmi les Anglais si attachés à leurs terres est une situation extraordinaire en soi, et en vérité c'est un étrange personnage…

J'ai été, croyez-le, ravie de votre lettre, et si mon ton est un peu sec, pardonnez à une vieille dame qui se transforme tout à coup en tigre dévorant!

Comtesse de Ségur, Née Rostopchine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

daniel.deschezards@laposte.net

 

 

 

Strasbourg, 2 novembre 1872

Si je me suis permis de vous écrire, bien chère Comtesse, c'est que ma petite-fille de dix ans a déjà lu tous vos livres, même Après la Pluie le beau Temps qu'elle a reçu en dernier, et elle attendait avec impatience le prochain. Vous imaginez son désespoir quand monsieur Sinclair Dumontais, qui déjeunait chez nous il y a un mois, lui a appris qu'il n'y en aurait pas d'autres; j'ai tenté de la consoler en lui montrant les raisons que vous pouviez avoir d'abandonner la littérature, mais j'avoue que celle que vous avez donnée est la dernière qui me serait venue à l'esprit: jamais vous n'aviez paru plus en possession de votre talent d'écrivain. Je m'en rends compte car je dois bien vous lire, moi aussi, puisque ma petite-fille aime à me parler de ses lectures, et je le fais, croyez-le, sans mauvaise grâce.

Apprenant que j'aurais souhaité vous écrire, mais que je n'osais pas vous déranger, M. Dumontais m'a proposé de vous remettre ma lettre lui-même; je l'ai rédigée à la hâte avant son départ et des souvenirs se sont fondus dans ma mémoire, ce qui explique ma méprise au sujet de M. Marcellin Berthelot. Cependant je vous avoue que, faute de connaître le milieu éditorial parisien et ses exigences, je n'aurais jamais deviné que votre «Bon petit Diable» avait été transporté en Écosse à la dernière minute. Tout revoir vous aurait sans doute pris le temps d'un autre livre alors que vos jeunes lecteurs attendaient avec impatience et vous avez dû vous contenter d'une révision rapide. Je suppose aussi que votre illustrateur avait déjà composé ses planches, et effectivement toutes les scènes représentées auraient pu se passer en Normandie; il s'est contenté d'affubler Charles d'un kilt qu'il est ainsi le seul à porter quand personne n'en a autour de lui. Ma petite Françoise en avait été fort surprise. Il est vrai que ce bon Castelli prend bien d'autres libertés avec le texte: non seulement il nous montre Mme Mac Miche faisant une cabriole sur son lit alors qu'elle a la jambe cassée, mais il nous présente une magnifique scène de chahut à la pension Fairy's Hall, où vous nous dites que les enfants vivent dans la terreur. Il est vrai qu'on pardonne volontiers à un artiste de ce talent.

Voilà bien des petits mystères enfin expliqués. En ce qui concerne M. Frölichein et ses «expériences chimiques absurdes», comme ma petite-fille m'avait demandé de lui expliquer cette expression, j'avais repensé à cette querelle de la génération spontanée, qui ne date que de dix ans mais qui nous paraît maintenant tellement lointaine. Je me rappelle un vieil oncle athée (Dieu ait son âme!), qui voyait dans l'Académie des Sciences un repaire de cléricaux et citait à tous les repas de famille la synthèse de l'urée par M. Wöhler et les synthèses que multipliait M. Berthelot, si bien qu'au moment d'écrire j'ai employé un nom pour un autre. Dans son outrance M. Berthelot considérait chacune de ses réussites comme une preuve supplémentaire contre la religion, avec pour résultat que ce genre de recherche était regardé avec défiance par certains milieux catholiques, et je disais à ma petite Françoise que c'était peut-être votre opinion. J'admets maintenant, après vous avoir lue, que dans votre campagne normande cette question devait passionner beaucoup moins que dans une ville comme Strasbourg.

Pour revenir à votre dernier ouvrage, ma petite-fille trouve M. Dormère beaucoup plus méchant que Georges: c'est un homme dur, qu'on imagine impitoyable en affaires et qui n'a de faiblesse qu'envers son fils à qui il pardonne tout. Non seulement ce pauvre garçon n'a jamais appris la distinction entre le bien et le mal, mais son père l'a toujours protégé contre les conséquences de ses sottises si bien qu'il est incapable de savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais pour lui. Avec l'argent qu'il a emporté avant de partir, il aurait pu se créer une situation dans le Nouveau Monde: on l'imagine gaspillant rapidement ce qu'il a, tombant dans la misère et mourant faute de soins. Cette gentille Françoise me dit que, si Jacques n'avait pas été là, Geneviève aurait pu épouser Georges et le remettre dans le droit chemin: je crois qu'il faudra que je la prémunisse contre les illusions d'un trop bon coeur car ce garçon ne me semble pas récupérable.

Je vous remercie de votre lettre grâce à laquelle je vous comprends mieux; songez que vous êtes le principal sujet de discussion entre une petite fille et son grand-père.

Croyez bien, chère Comtesse, à toute notre reconnaissance

Daniel Deschézards

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comtesse de Ségur

 

 

 

Monsieur,

 

Pardonnez-moi tout d'abord de n'avoir pas répondu plus tôt mais, de voyage en voyage et d'enfant en enfant je ne suis pour ainsi dire presque jamais chez moi et ces messieurs de la poste ont bien du mal à me faire parvenir mes lettres.

 

Je suis bien désolée, croyez-le, pour votre petite-fille, et je vous remercie de ce que vous avez tenté de justifier mon choix. Il est vrai que, outre mes difficultés physiques, je crois qu'après l'histoire de Geneviève je n'aurai pu écrire que de parfaites niaiseries et, ma foi, autant rentrer dans l'anonymat plutôt que d'avoir une petite renommée pour des sottises. Je vous avoue cependant que je me suis déjà posé la question de briser là ma carrière, en particulier pendant l'écriture de mon «Bon petit Diable» qui avait plutôt mal commencé et très bien fini. Cependant ne donnez pas à votre petite-fille, je vous en supplie, de vains espoirs: je sais que je n'écrirai plus, peut-être parce que, d'une certaine façon, j'ai déjà tout dit.

 

En relisant ma précédente lettre (car j'en garde en général une copie), je me suis rendu compte que ce que je vous ai dit n'avait aucun sens, ou plutôt que cela ne correspondait en aucun cas à ce que je voulais exprimer. Mon éditeur ne m'a pas clairement demandé de transposer l'histoire de la France à l'Écosse, c'est moi qui l'ai choisi: c'est-à-dire que ce roman a été purement métamorphosé et, pour qu'il le fût cependant le moins possible, il m'a, semblé que dans un autre pays l'histoire de mon petit Charles serait moins sujette à la censure et force est de constater que j'ai eu raison.

 

Quant aux planches, elles ont été faites après. Quant je dis à mon éditeur que ses illustrateurs ne lisent pas mes livres! Le kilt est une invention de Castelli, qui cependant est un excellent dessinateur (mis à part pour les cheveux des enfants qui ressemblent à des serpents, c'est son point faible).

 

J'ai l'impression, Monsieur, que vous me croyez encline à dénigrer certains milieux ou certaines gens, en particulier les athées. J'ai eu la chance de fréquenter des gens de confessions différentes, de valeurs différentes, et entre autres des athées dont des amis très proches. Je crois qu'il faut savoir aimer tous les enfants de Dieu, y compris ceux qui n'ont pas eu la Grâce de croire en Lui.

 

Quant aux innovations techniques ou aux découvertes physiques, j'avoue qu'elles ne m'ébranlent en rien dans ma foi. J'ai bien conscience du débat qu'elles suscitent mais je ne vois sincèrement pas en quoi elles remettraient en question l'existence de Dieu. Ceux qui débattent aujourd'hui des travaux de MM. Wöhler et Berthelot en auraient dit autant de l'aérostat ou de l'acier, ne croyez-vous pas?

 

Françoise n'a pas beaucoup d'indulgence pour M. Dormère. Je suis bien d'accord avec elle, c'est un homme sévère avec Geneviève mais il croit sincèrement pouvoir la corriger ainsi et a la sagesse de ne pas tomber dans des extrêmes: jamais il n'a battu ni son fils ni sa nièce, et sa froideur n'a d'égal que son manque de caractère et donc d'emportement. Cependant, j'aurai du plaisir, si j'ai un jour la chance de rencontrer votre petite Françoise, qui m'a l'air vive et intelligente d'après ce que vous m'en dites, à causer avec elle de lui. Il faut qu'elle comprenne que tous les adultes ont un jour été des enfants et que M. Dormère a peut-être lui aussi souffert.

 

Quant à Georges, je crois qu'il serait trop facile de dire qu'il a un mauvais père et que rien n'est de sa faute. Sophie voulait être bonne, Giselle voulait être heureuse et c'est grâce à cela qu'elles ont trouvé la force, appuyées par des enfants et des adultes en qui elles pouvaient avoir confiance, de se corriger. Geneviève a eu la chance de rencontrer Melle Primerose, Sophie Mme de Fleurville, Giselle Mme de Montclair. Rien de tout cela pour Georges qui, seul, n'a pas su s'en sortir mais qui n'a pas non plus voulu changer. Il n'y a pas de bons enfants, seulement des enfants qui tentent de le devenir.

 

Et on ne les en aime que plus. Expliquez-lui bien cela.

 

Georges aurait été récupérable s'il avait eu quelqu'un à qui faire confiance, et ce quelqu'un ne pouvait pas être Geneviève. Vous avez peur pour votre petite-fille et vous avez bien raison. Si j'avais été aussi éclairée que vous, j'aurai su prémunir la mienne contre l'homme odieux qu'elle a épousée, égarée par un amour aveugle.

 

Elle non plus n'a trouvé personne. Je n'ai pas su être là.

 

A présent que tout va mal, pourtant, elle sait qu'elle m'a toujours, mais pour combien d'années encore!

 

La voici avec son fils. J'espère qu'il ne lui a pas fait de mal, encore une fois.

 

Permettez, Monsieur, que je conclue ainsi cette lettre car mon devoir est avant tout d'être auprès d'elle.

 

Sophie Rostopchine, Ctesse de Ségur.