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Bonjour Madame,
Je souhaiterais que vous me parliez un peu de la mentalité de votre époque concernant les châtiments corporels. Je crois savoir (je dois avouer que je ne vous ai pas beaucoup lue) qu'ils prennent une part non négligeable dans vos ouvrages.
Au plaisir de vous lire.
Florence
Bonjour Florence,
Tout d'abord, je dois vous prévenir que je ne saurai répondre à votre question de la manière dont je pense que vous le voudriez, d'une part parce que je ne suis certainement pas représentative de la «mentalité de mon époque» pour vous citer, d'autre part parce qu'elle est assez imprécise.
Les châtiments corporels de qui, pour qui? De femmes par leurs maris, d'enfants par leurs parents, de serviteurs par leurs maîtres? Rien qu'en cela, la France et la Russie sont si dissemblables qu'il serait presque impossible de vous décrire ce qui s'y passe. De plus, les avis sur la question sont à peu près, je pense, aussi divergents qu'à votre époque, à moins que dans un instant de lucidité on se soit décidé à ne plus lever la main sur qui que ce soit, ce dont je doute.
Il n'y a pas de mentalité, il n'y a que des personnes et des familles. Je peux, si vous le voulez, vous dresser un petit aperçu de la mienne en ce qui concerne ce sujet. Mon père le comte Rostopchine pensait que le sien avait assez maltraité les moujiks pour les dix générations à venir. Ma mère, quant à elle, n'hésitait pas à faire battre ceux qui étaient accusés de boire de la vodka et même de les faire déporter en Sibérie, comme elle en avait malheureusement le droit. L'une de mes nièces, Lydie Andreevna, m'a un jour confié que ma mère avait ainsi précipité la mort d'une femme enceinte. Ce cauchemar, auquel elle a assisté impuissante, l'a profondément marquée.
Concernant les enfants, il est de très bon ton de les battre «pour les corriger» même si de plus en plus de pédagogues s'élèvent contre ces pratiques.
La «mentalité de mon époque», vous ne la trouverez pas en moi. Mais, effectivement, vous la trouverez dans mes livres. Je n'invente pas et bien évidemment je ne prône pas; je ne fais que décrire ce qui est, et bien souvent on me le reproche. Je ne peux que trop vous conseiller de lire «On ne prend pas les mouches avec du vinaigre», qui fait partie d'un petit ouvrage de ma conception, «Comédies et proverbes». Il me semble que c'est ce qui répondra le mieux à votre question.
Mais comment savez-vous, si vous ne m'avez pas lue... peut-être est-ce tout ce qu'on a retenu de moi. Peut-être imagine-t-on la comtesse de Ségur comme une vile grand-mère revêche qui se plaît à fouetter à tour de bras les enfants désobéissants et les mères indignes. Ce serait bien le comble!
J'ai été particulièrement charmée par votre lettre, car elle évoque un sujet très important à mes yeux. Les châtiments corporels sont ce que mes éditeurs me reprochent tout particulièrement d'écrire. Mais comme c'est aussi ce que subissent la plupart des enfants qui me lisent, je vous avoue ne guère éprouver de scrupules!
Au plaisir de vous lire,
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur
Chère Madame,
Je vous remercie pour votre très complet message.
Vous savez ce que je crois, Madame? C'est que les châtiments corporels, cela ne vous gênait nullement et que ça devait quand même bien vous plaire quelque part. Prenons donc un exemple: si je condamne ou si je ne suis pas en accord avec certains faits, je ne vais pas en parler tout au long de mes livres. C'est un peu logique, je crois.
Il est clair que chaque époque a comporté ses manières d'éduquer. Je ne le conteste nullement, mais de là à les décrire comme une jouissance personnelle, il n'y a qu'un pas, que je vous impute, d'ailleurs.
Et j'aimerais, pendant qu'on y est, que vous me parliez des scrupules, que vous n'avez justement pas.
J'espère, Madame, que vous répondrez à ces questions avec tout autant de franchise que j'ai eu pour vous les poser.
Au plaisir de vous lire, je vous salue.
Florence
Madame,
Je tiens à vous remercier pour votre lettre qui a le mérite
de la franchise à défaut d'être bien informée.
Je pense que la meilleure façon de vous répondre est encore
de vous reprendre point par point.
Sur le fait que les châtiments corporels «ne me gênaient
nullement» et même qu'ils «devaient me plaire quelque
part», c'est l'évidence même. C'est pour cela que
les meilleures mères de mes romans n'ont jamais battu leurs enfants,
que j'ai réussi à obtenir de mon mari que les miens entrent
dans une pension où j'avais la certitude qu'on ne les toucherait
pas et que j'ai supporté pendant quarante ans nombre d'adultes
pensant qu'une bonne «cinglade» est ce qui manquait à
ma progéniture désordonnée. Non, je n'ai pas enduré
ce que vous appelez «la mentalité de mon époque»
pour que l'on ose venir me dire un siècle et demi plus tard qu'en
plus, j'y prenais du plaisir! Ce que vous n'avez pas l'air de comprendre,
c'est qu'il aurait été beaucoup plus facile pour moi de
dire que ce qui est monnaie courante ne me gêne pas, et de dire
aux enfants que leurs parents ont raison de les battre. Comme cela aurait
été édifiant! Oh! je n'aurais pas décrit
la violence, ça non, il ne faut pas décrire ce qui n'existe
pas, car cela n'existe pas, bien entendu...
Vous dites que «Si je ne suis pas en accord avec certains faits,
eh bien, je ne vais pas en parler tout au long de mes livres».
Je vous répondrai d'abord que je n'ai pas le mépris silencieux
et que je parle de ce qui me révolte. Quant à le faire
«tout au long de mes livres», vous l'avez avoué avec
beaucoup de modestie, vous ne m'avez pas lue. Cela se voit. Ou bien
vous n'avez retenu de mes livres que les passages que vous me reprochez.
Si c'est le cas, les questions que vous me posez, c'est à vous
qu'elles s'adressent. Vous pensez bien qu'en vingt romans, j'ai eu bien
d'autres sujets à traiter et que mes livres religieux ne parlent
pas que de la flagellation de Notre Seigneur... pour moi, quand je rencontre
des enfants ou quand je parle de mes livres avec les miens, ce ne sont
pas ces scènes-là qu'ils retiennent, c'est le bon petit
Henri qui vole vingt et un jours sur le dos d'un coq, c'est Madame Bonbeck
et ses violons qui ont chacun un prénom, Paul chez les sauvages,
l'amour passionné de François pour Christine, de Geneviève
pour Jacques, M. Tocambel et ses brodequins, les tribulations de Prudence
et des Polonais dans Paris, Innocent manquant d'être assassiné
par ses camarades de pension, Charles Mac Lance offrant une grasse matinée
sans nom aux siens, les enfants de la ferme attaquant le comte de Trénilly
à grands coups de fourche, le général Dourakine
promettant ses millions à tout va, Léonce, Sophie et Arthur
peignant leur mouton à l'encre de Chine, parce que le blanc,
c'est salissant... c'est cela qu'on retient, c'est cela dont on me parle.
«De là à les décrire comme une jouissance
personnelle» dites-vous... je vous défie de trouver un
passage tel que vous le décrivez. Oh oui, quelle jouissance ressentions-nous
mes frères et moi lorsque ma mère se ruait sur l'un d'entre
nous pour nous battre! Comme nous étions heureux! Vous croyez
que j'ai créé cela de mes mains pour imaginer les scènes
qui auraient le plus contenté mon imagination. Détrompez-vous.
Tout ce que j'écris, je l'ai vécu, à moins que
mon éditeur me demande de changer la scène parce qu'elle
est trop inconvenante à ses yeux. Je sais que d'autres le vivent.
Et je n'y peux rien si cela est immoral au point que l'on puisse penser
que je ressens des choses pareilles et qu'elles ne peuvent pas être
vraies.
Quels scrupules pourrais-je avoir? Aurais-je dû me taire? Mais
si tout le monde s'était tu, Madame, que sauriez-vous au juste
de la «mentalité de mon époque»? Que saurions-nous
de l'Histoire s'il avait fallu taire tout ce qui est immoral? Néron
lui-même serait un saint!
Attaquez-vous à ceux qui battent, Madame. Pas à ceux qui
dénoncent qu'on le fasse. En vous comportant comme vous le faites,
vous convertiriez les pourfendeurs de l'esclavage en négriers
sans foi ni loi. Comment osent-ils décrire les traitements inhumains
infligés aux esclaves? J'ignore si M. Hugo sévit sur Dialogus.
Demandez-lui donc comment il a osé écrire Le dernier jour
d'un condamné.
Vous dites «Au plaisir de vous lire»... Ah! Madame, à
vous entendre, c'est un plaisir bien malsain...
Sophie Rostopchine, Comtesse de Ségur
Comtesse,
Après vous avoir lue, je dois vous dire que vous avez totalement
raison. Mes questions à votre égard n'étaient qu'impertinence
et provocation, tout simplement parce que le peu que j'avais eu le loisir
de lire de vous était resté ancré dans mon esprit.
C'est donc la raison de mon «plaisir malsain» à vous
questionner à ce sujet et vous mettre dans une position difficile
à en sortir.
Je vous demande pardon Madame pour vous avoir jugée trop vite.
J'ai toujours tendance à utiliser l'ironie et la provocation
pour attaquer et défendre mes opinions. Vous m'avez donné
une bonne leçon, que je retiendrai longtemps.
J'espère que vous ne m'en voulez pas trop, et que vous finirez
par pardonner ma bêtise et mon ignorance.
Humblement,
Florence
Ma chère enfant,
N'ayez crainte, le repentir expie bien des fautes. Vous avez agi par
ignorance et non par méchanceté, je le sais, et vous ne
pouviez guère savoir à quel point ce sujet si cher à
mon coeur attiserait ma colère et mon indignation.
Je ne suis pas étonnée qu'en une époque sans doute
plus douce que la mienne, où l'on est plus courtois avec les
enfants, du moins je l'espère, de tels traitements puissent rester
ancrés dans l'esprit de ceux qui les ont lus, puisqu'ils étaient
déjà choquants et anormaux en France quand j'ai commencé
à écrire. Croyant que je prônais de telles méthodes,
vous avez ressenti une telle haine, comme un gigantesque haut-le-coeur
qui vous a poussée à m'écrire en me demandant de
rendre des comptes pour la douleur que vous avez ressentie en me lisant.
J'ai l'assurance que vous-même ne serez jamais partisane de pareilles
extrémités et cela seul me suffit à croire que
j'avais raison d'écrire ce que j'écris.
Quant à l'ironie, j'en use moi-même avec voracité
et je vous avoue que je suis assez moqueuse, comme certains de mes petits-enfants,
d'ailleurs. C'est un défaut si l'on en use avec méchanceté,
de la même façon que l'on fait de l'esprit pour rabaisser
les autres et non pour progresser soi-même. Mais ma foi, si l'on
ne fait de mal à personne et que cela rend la vie plus douce,
je n'y vois guère d'inconvénient et mieux que cela, je
la prône!
Ne vous pensez pas plus mauvaise que vous ne l'êtes. Vous avez
d'excellentes qualités, vous êtes franche, vous êtes
sincère, l'injustice vous insupporte et vous avez de l'esprit,
cela est bon, très bon même. Il faut vous en servir à
bon escient, c'est un apprentissage qui ne se fait pas sans erreurs
et il serait bête et méchant à moi de vous en vouloir
pour cela.
J'espère que de votre côté vous saurez pardonner
la fureur d'une vieille tartare,
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur
Comtesse,
Je suis soulagée que vous me pardonniez mon agressivité
à votre égard, et que vous la compreniez également.
Ainsi donc, ce sujet est également très important pour
vous.
Vous savez, de nos jours, c'est le monde à l'envers. La société
véhicule différents messages, dont un en particulier qui
concerne le sujet dont nous nous entretenons actuellement. Il est devenu
mal vu, de nos jours, de corriger ses enfants. Il existe désormais
certaines associations farouchement contre des gifles ou fessées.
Les enseignants disent aux enfants que leurs parents ne doivent pas
les frapper, et que si c'était le cas, ils devraient en parler.
Vous comprendrez alors dans quel cercle vicieux notre société
se dirige? Vous rendez-vous compte de la honte des parents qui doivent
se rendre à l'école pour expliquer une gifle donnée
à leur enfant alors que celui-ci la méritait amplement?
Maintenant, il arrive même que ce soient les enfants qui battent
leurs parents. C'est un comble, n'est-ce pas? Le monde va mal actuellement,
la jeunesse n'a plus vraiment de repère, et cela se ressent dans
tous les domaines de la vie. Je ne sais pas où on va, mais une
chose est sûre, nous y allons gaiement! Qu'on puisse militer contre
les violences graves, c'est normal, mais si une punition est un moyen
de montrer qu'on a dépassé une limite, je ne suis pas
contre. Qu'en pensez-vous Comtesse? N'est-il pas nécessaire d'y
voir la différence qui caractérise ce deuxième
point?
Parlons d'un exemple personnel. Toute ma vie (j'ai 23 ans), j'ai testé
les gens pour voir où était réellement la limite
à ne pas franchir. Petite, j'ai poussé très loin
les provocations, toujours dans l'espoir qu'on me montre jusqu'où
j'avais le droit d'aller. Et je me rends compte, que même maintenant,
il est important que quelqu'un nous remette à notre place, verbalement,
j'entends. Vous l'avez fait dans votre précédente missive,
et loin d'en vouloir à la «vieille tartare» que vous
êtes, j'en éprouve une profonde reconnaissance. J'aurai
peut-être parfois besoin de quelqu'un comme vous dans ma vie.
Parce que parfois je ne sais plus. Je ne sais plus ce qui est bien ou
ce qui ne l'est pas, le bon chemin, ou le mauvais. Je suis perdue parce
que je n'ai personne pour m'encadrer.
Mais bien malheureusement, notre société a encore bien
des défauts. Elle est bien trop permissive à mon goût.
Désormais pour choquer, il faut mettre le paquet, car tout est
toléré.
Voilà Comtesse, j'espère vous lire prochainement.
Bien amicalement,
Florence
Ma chère enfant,
Je t'avoue que j'ai beaucoup de mal à cerner ton siècle.
Tu parles d'enseignants qui encouragent les enfants à parler
des coups que leur infligent leurs parents, mais ici on bat les petits
paysans plus encore à l'école qu'à la maison et
certains pensionnats, même s'ils se sont beaucoup adoucis suite
à la demande des parents ces dernières années,
n'en restent pas moins violents. Ce que je ne comprends pas, c'est que
la plupart des parents respectent les maîtres d'école,
si bien que si ces derniers sont contre les châtiments corporels,
ils devraient, par crainte, ne plus en donner. Ou bien l'autorité
des professeurs a bien décliné par rapport à celle
des villages normands et autres pensionnats parisiens que j'ai eu l'occasion
de fréquenter.
Je t'avoue que j'ai beaucoup ri en imaginant un enfant de huit à
dix ans prenant son père sous le bras pour le corriger. C'est
une chose étrange et qui me paraît difficilement possible,
à moins que les parents n'y mettent beaucoup de bonne volonté.
Tu dis que la jeunesse n'a plus de repères. C'est une pensée
qui revient régulièrement et nous avions, du temps de
ma jeunesse, beaucoup de petites prêcheuses qui se plaisaient
à jouer les pieuses matrones. Qu'en est-il de l'Église?
Comment des enfants qui vont régulièrement à la
messe et à confesse, qui préparent leur communion, pourraient-ils
n'avoir aucun sens du bien et du mal?
Je crois, moi, que l'on peut punir sans frapper, et surtout qu'on élève
l'âme d'un enfant par l'exemple. Si vous frappez, votre petit
ne comprendra pas pourquoi il ne doit pas frapper ceux qui lui font
du mal et pourquoi il convient de leur parler pour leur faire comprendre
que ce qu'ils font n'est pas bien. Vous leur apprendrez à répondre
au mal par le mal, ce qui n'est pas à proprement parler une valeur
digne de transmission. Nonobstant les frasques de mon petit-fils à
Vaugirard, où la savate est à la mode, je crois que l'on
peut se passer de ce genre de pratiques. Tout cela passe pour un moment
d'énervement ou un geste incontrôlable quand il s'agit
d'être ferme et surtout extrêmement calme. Ce n'est pas
parce que vous punissez un enfant qu'il vous respectera, c'est parce
qu'il vous respecte qu'il comprendra que vous avez raison de le punir.
Et pour qu'il le fasse, il faut qu'il ait envie de vous ressembler et
de se trouver respectable lui-même.
J'ai connu beaucoup d'enfants tyrans par gâterie. Certains d'entre
eux croient que tous leurs camarades le sont et trouvent cela fort normal.
La plupart, qui sont assez intelligents pour que leurs parents ne voient
pas la faiblesse dont ils font preuve, se trouvent fort coupables d'être
pour ainsi dire plus forts que ceux qui devraient les dominer. Dans
tous les cas, ils ne sont pas heureux. C'est parce que j'ai bien conscience
de cela que j'ai écrit Les caprices de Gizelle et Quel amour
d'enfant. Je sais qu'il y a des enfants qui souffrent de leur comportement,
mais qui ne peuvent malheureusement pas compter sur leurs parents pour
leur servir de guide et surtout de modèle. Je voulais qu'ils
sachent que l'on peut grandir en choisissant des gens dignes de confiance.
C'est plus difficile, mais on en a que plus de mérite.
Je comprends que tu aies été opiniâtre dans ton
enfance, mais cela est le lot de la plupart des êtres humains.
Aussi sans t'être corrigée totalement, tu as conscience
de tes torts et tu t'interroges sur ton comportement. Il en sera de
même tout au long de ta vie et pour la plupart des choses que
tu feras, car c'est ainsi qu'agissent les gens honnêtes. Ce n'est
pas par manque de valeurs qu'on doute, mais par esprit.
Sophie Rostopchine, Comtesse de Ségur
Comtesse,
Il est bien vrai que vous seriez quelque peu perdue dans mon siècle.
Aussi, je vais vous expliquer un peu la situation actuelle. Il est fini
le temps où les professeurs avaient plein pouvoir sur leurs élèves,
se permettant même de les battre et d'utiliser les grands moyens.
De nos jours, même si les enfants sont en tort, les parents arrivent
encore à défendre leur progéniture, niant, de facto,
l'autorité même de l'enseignant.
Il y a un laxisme certain, et je peux vous dire que je plains de tout
coeur les enseignants, car leur métier est devenu éprouvant.
Le respect d'antan a fait place à une génération
de jeunes qui refusent toute autorité. Et quand je dis que parfois
ce sont les enfants qui battent leurs parents, je ne pensais pas nécessairement
à des gosses de 8 ans, mais plutôt à des adolescents.
Continuons, Comtesse, si vous le voulez bien... et parlons de religion.
Il y a encore quelques années, des cours de religion étaient
donnés en classe. Puis, dernièrement, cela a changé,
et ce sont désormais des cours sur les différentes religions.
Cela veut dire qu'il n'y a plus de catéchèse donnée
en classe, et que c'est dorénavant la responsabilité des
parents que d'amener les jeunes à l'église. Vous comprendrez
sans doute qu'une des seules messes où les jeunes se rendent,
à part quelques infimes exceptions (dont je fais partie, Madame!)
c'est la messe de minuit à Noël, une fois par année.
Voilà certainement une des nombreuses raisons qui fait que la
jeunesse a de moins en moins de repères, parce que le bien et
le mal sont pris en otage dans une société égocentrique
et avant-gardiste. Il est dès lors compréhensible que
les jeunes ne sachent plus vraiment ce qui est bien, ou ce qui est mal,
ce qui se fait, et ce qui ne se fait pas.
Dans une de vos précédentes missives, vous me parliez
de l'ironie. À mon avis, l'ironie est une arme qu'on emploie
pour se protéger de l'autre ou encore de ses propres sentiments.
Comme vous, j'en use énormément. L'ironie permet d'éviter
de prendre trop au sérieux des sujets qui pourraient nous blesser.
Je ne vois pas dans l'ironie un défaut ou une qualité,
contrairement à ce que vous me disiez, mais peut-être ou
sûrement un malaise et un manque de confiance en soi. Que pensez-vous
de cela?
À vous lire, ma chère Comtesse!
Florence
Mon enfant,
Tout ce que tu me dis là reste pour moi très inconcevable.
Il me semble que l'on recherche toujours l'ordre et l'autorité
quand on sait qu'elle est profitable. Quant aux adolescents qui se battent
comme des chiffonniers avec leur père, il y en a toujours eu
et il y en aura toujours. Ce sont de mauvais sujets qu'il faut éloigner
de leur famille si c'est la seule façon de leur faire sentir
le bonheur qu'ils ont à y être.
Tu me dis que des maîtres d'école enseignaient la religion
à leurs élèves... voilà qui est fort, en
vérité! C'est une activité qui doit être
réservée aux parents pour la petite enfance et aux prêtres
pour la suite! Comment un maître pourrait-il connaître le
dogme, comment le pourrait-il enseigner? Il n'y a qu'un prêtre
qui, par sa vie exemplaire, puisse prêcher l'amour et la vertu,
confesser et préparer les âmes. Même dans les pensionnats
l'on enseigne rarement la religion avec foi, sauf chez les Jésuites.
Dans celui de mes fils, les jeunes gens ne faisaient pas même
leurs Pâques!
Voilà donc un siècle où les enfants n'entendent
parler ni de morale ni de religion, ni du contentement que l'on trouve
à faire plaisir à l'autre, ni d'exemple à imiter,
et où, chose extraordinaire, on se plaint d'eux! À t'entendre
te lamenter sur la méchanceté des enfants, je ne vois,
moi, que de mauvais parents.
Quant à l'ironie, j'en use plus pour faire sentir à la
personne à laquelle je parle qu'elle dit des sottises sans l'en
humilier que pour me cacher mes pensées à moi-même.
Je crois que tu te fais beaucoup d'illusions sur la vertu des gens de
mon siècle et peut-être quelques fausses idées sur
le tien. Il y aura toujours près de toi des gens sincères,
honnêtes, aimables pour t'aimer et te guider. Pour le reste, il
faut participer comme on le peut à faire le bien de ceux qui
nous entourent. On ne peut pas se substituer à Dieu, on ne peut
que le prier et le remercier de n'être pas aveugle.
Je te souhaite de savoir profiter de ton bonheur.
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur
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