| | | Cher monsieur Schubert,
Je vous écris cette lettre car
j'aimerais faire plus ample connaissance avec vous. Je sais déjà que
vous êtes un grand compositeur, que vous avez écrit plus de mille
œuvres dont six cents Lieder, dix symphonies et cela me rend très
admiratif.
Je suis curieux de savoir quelles sont vos sources
d'inspiration: est ce la nature qui vous inspire? Préférez-vous
travailler à la campagne, au bord de la mer, ou à la montagne? Ou bien
composez-vous en ville avec vos amis? Qu'est-ce qui vous a donné envie
de faire de la musique et ensuite de composer des œuvres? Qu'est-ce qui
vous semble le plus difficile? Quel est votre instrument préféré, en
jouez-vous? Quel est votre morceau préféré, pourquoi?
Voilà
quelques-unes des questions auxquelles je voudrais que vous me
répondiez si cela ne vous gêne pas et si votre travail vous en laisse
le temps.
Et dans cette attente, je vous prie d'agréer l'expression de toute mon admiration,
Jean Morizet
Cher Jean,
je ne peux malheureusement que répondre assez brièvement
à vos nombreuses questions. Je n'ai, ces temps-ci, que
très peu d'énergie, et vous prie de m'en excuser.
Tout d'abord, merci pour vos compliments. Votre admiration me surprend et me touche.
J'ai reçu, d'«outre-rêve», de nombreuses
questions à propos de mon inspiration, auxquelles je ne peux
qu'apporter de bien incomplètes réponses.
Tant de choses m'inspirent! Je ne saurais précisément
vous les décrire... Je me contenterai de répondre
à la question plus précise que vous me posez: oui, la
nature m'inspire, bien entendu, et je suis très sensible,
même dans un monde aussi citadin que l'est Vienne, aux humeurs du
climat, aux couleurs changeantes du ciel, et à tant d'autres
phénomènes naturels qui sont sources d'émotions,
de frissons... Et de musique, donc. C'est pourquoi j'aime parfois me
promener aux abords de Vienne, et humer d'un peu plus près une
nature un peu plus libre, plus sauvage. Il ne m'en est pas donné
la force, ces derniers temps. Cela me manque, et m'assombrit.
Vous avez peut-être deviné la réponse à
votre question suivante: c'est à Vienne, et pratiquement dans ce
seul lieu (mais quel lieu!) que je compose, seul le plus souvent, mais
entouré, en permanence, ne serait-ce que par la pensée,
par l'affection d'amis fidèles et sensibles.
Vous semblez ensuite supposer que je suis d'abord musicien ensuite
compositeur, où que je vins à l'écriture musicale
après l'interprétation. En réalité,
très tôt, et très vite, la composition est devenue
ma principale activité musicale, du moins dans mon esprit qui ne
pensait qu'à elle, et qui continue à ne penser
qu'à elle. D'où cela vient-il? Je ne saurais vous le
dire, malheureusement. Je peux simplement vous affirmer que cela est
«en moi», depuis que je vins en ce monde probablement, et
qu'en place d'une «envie» de composer, c'est bien
plutôt un besoin, un besoin vital de composer qui m'anime... Cela
ne m'empêche pas d'être pianiste: il faut bien jouer ses
propres œuvres!
Quant à votre dernière question, sur mon morceau
«préféré», je ne peux malheureusement
choisir entre les nombreuses merveilles musicales qui sont parvenues
à mes oreilles, et mes préférences, si j'en ai,
varient tellement, que ma réponse, quelle qu'elle soit, n'aurait
vraiment aucune valeur. S'il y a cependant un compositeur que j'ai
admiré plus que tout, c'est bien notre regretté
Beethoven, ce grand Maître qui a fait honneur à notre
chère ville de Vienne en y composant tant de chefs-d’œuvre
absolus. Je vous laisse donc maître, parmi ceux-ci, de choisir
vos «préférés», sonate pour piano ou
symphonie, quatuor ou concerto...
J'espère avoir pu répondre de mon mieux à vos questions,
Au plaisir de vous lire,
Franz Schubert.
Cher monsieur Schubert,
Je vous remercie pour tous ces éclaircissements.
Au plaisir de vous réécrire,
Jean
P.S.:reposez-vous bien.
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