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Sehr geehrter Herr Schubert,
Grande admiratrice de vos élans et de votre géniale
limpidité depuis longtemps -je dansais sur "La Truite" en
chemise de nuit à cinq ans, c'est vous dire-, j'apprends avec
horreur que vous n'étiez pas très assidu dans votre salle
de bains. Est-il exact que vos amis vous appelaient le champignon, en
référence à l'odeur de moisi qui se
dégageait de vous?
Par ailleurs, je bute toujours au même endroit dans le premier
mouvement de votre première sonate pour violoncelle. À
chaque fois, et depuis des années, je râle, je vous maudis
et je finis par sauter le passage. Est-ce que vous m'entendez? Est-ce
que vous m'en voulez? Si vous voulez, j'arrête de jurer à
voix haute...
Schöne Grüsse von
Anna
Voyons voyons, est-ce
convenable de médire ainsi sur des inconnus, ma chère
Anna? Car bien que vous ayez dansé sur la truite à
l'âge de cinq ans, cela ne vous donne pas, je crois, la
liberté de me haranguer sur des questions touchant à mon
intimité! Ceci étant, je ne vous en tiens pas rigueur,
car je vois bien que se cache derrière cette entrée en
matière un peu provocante un
humour attendri!
Tout de même... je ne
vois nul intérêt à débattre ici de mon
hygiène, ou de la vôtre d'ailleurs: combien de fois par
jour vous lavez-vous les mains? Combien de fois faites-vous votre
toilette des pieds? Ceci n'a aucun sens, vous le voyez bien. De toute
manière, rassurez-vous, je suis encore loin de sentir le moisi,
et je n'ai pas à pâtir de problème d'hygiène
particulier.
Quant au surnom de
«Schwammerl» («petit champignon»), cela fait
bien des années qu'il me «colle à la peau» si
j'ose m'exprimer ainsi. Il n'est pas dû au problème
d'odeur dont vous me chargez, mais tout simplement à ma petite
taille et à mon physique qui, il faut bien l'avouer, est assez
éloigné des «divines proportions»! Ce surnom
est certes assez ingrat, à l'origine, mais je m'en suis
accoutumé, avec d'autant plus de facilité que l'apparence
physique, du moins pour un musicien, est superficielle et
dérisoire.
Avec toutes ces histoires,
j'allais oublier votre mystérieuse «première sonate
pour violoncelle». Je reste assez songeur, puisque je n'ai
pas écrit de sonate pour
violoncelle. Ni une, ni plusieurs. Vous devez peut-être faire
référence à la sonate que j'ai écrite il y
a déjà quelques années pour le piano et
l'arpeggione (cet instrument assez en vogue en ce moment,
fabriqué par Staufer: a-t-il atteint la
postérité?) mais il n'y a pas de première ou
de deuxième, il n'y a que celle-là. Et puis, si vous
pouviez précisément me dire où se situe votre
passage, je pourrais peut-être remédier à votre
problème!
Tenez, je ne vous en veux pas
et la preuve, c'est que je vous autorise à sauter ce passage! Je
préfère cela plutôt que de vous entendre me maudire
à chaque fausse note! De toute manière, je suis rempli de
joie à l'idée que certaines de mes compositions soient
jouées dans votre monde, ce rêve aux contours brumeux qui
me semble si éloigné et si différent.
Au plaisir de vous lire,
Bien à vous,
Franz Schubert
Anna
Absolument. Je parlais de l'Arpeggione, mon cher et admiré Franz
Schubert, allez savoir pourquoi j'ai parlé de sonate!
Sûrement parce que j'écoutais celles de Beethoven au
moment où je vous écrivais, peut-être? Je sauterai
sans remord, dorénavant, le passage trop difficile pour moi: si
vous m'y autorisez, je n'ai plus rien à craindre! Je vais
chercher dans la partition le numéro de mesure pour que vous
puissiez m'aider.
Je suis absolument ravie de savoir que «Schwammerl» n'a
rien à voir avec votre odeur, comme je le pensais avec
tristesse.
Avec toute ma révérence,
Anna |