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Très cher monsieur Schubert (et ça rime,
en plus!),
Premièrement, ça fait quand même un sacré temps
que je ne vous ai pas écrit, j'espère que votre santé
s'est améliorée et que vous composez beaucoup de belles
choses.
Deuxièmement, j'ai entendu de très belles versions du «Roi
des Aulnes», la vôtre, celle d'Anselm Hüttenbrenner et
celle du très regretté Ludwig van Beethoven. Comme toutes
les trois sont superbes, j'espère que vous les avez déjà
lues ou entendues, surtout celle de Beethoven, qui demeure à l'état
d'esquisse. Si vous les avez entendues, qu'en pensez-vous?
Et que dites-vous des lieders de Beethoven comparés aux vôtres?
Chère Monya,
Cela fait en effet assez longtemps que nous n’avons pas correspondu.
Pour ce qui est de ma santé, elle n’est pas très
bonne, et, pour tout vous dire, il m’est douloureux d’en
parler, surtout étant donné le magnifique sujet de votre
lettre: ah! Erlkönig! Ce lied fut pour moi une expérience
musicale et poétique intense. Ce poème de Goethe m’avait
emporté dans un sentiment passionné qui n’était
pas éloigné d’une réelle transe. La ballade
que j’ai composée fut aussi mon premier véritable
succès, un succès d’estime, et, il est vrai, restreint,
comme toujours, à mon cercle d’amis. Je suis ravi qu’elle
vous plaise aussi.
Pour répondre à votre question concernant les différentes
«versions», vous en citez trois, mais il y en une multitude!
Le seul «fautif» de cette multiplication des versions est
le génie de notre grand Goethe, lequel a inspiré et, je
crois, continuera à inspirer tant de musiciens et de compositeurs.
Je me souviens de très belles versions, notamment celle de Carle
Loewe, qui est une véritable gradation dramatique, à chaque
strophe, et où le texte se marie à merveille avec la musique.
Je ne me souviens plus, malheureusement, de la version de mon très
cher ami Anselm Hüttenbrenner. Je serais ravi de l’entendre
à nouveau, s’il est vrai qu’elle existe. Pour ce
qui est de la version du Grand Maître, je la sais inachevée
mais n’ai eu le loisir que d’en écouter des bribes,
lors de quelques schubertiades ou autres soirées entre amis.
Nous aurions tous tant aimé qu’il finisse ce lied!
Enfin, ne me flattez plus tant que ça, vous n’avez pas
idée de ma piètre notoriété et je crois
que vous me surestimez. Beethoven, Mozart, Häendel, et tant d’autres
sont nos Génies, nos Lumières. Humblement, discrètement,
je tente de suivre leurs traces, avec mes modestes moyens. Cependant,
je vous remercie de tant de bienveillance à mon égard.
Au plaisir de vous lire.
Franz Schubert.
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