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Mon petit Franz,
Je me suis toujours demandé (surtout à l'époque où
j'avais dix-huit ans, âge auquel tu composas, je crois La jeune
fille et la mort) de quelles profondeurs te venait l'inquiétude
entière, primale, qui noie toutes tes compositions.
Merci de ta réponse,
Anne-Sylvie
Madame,
Je tiens à vous demander de m'excuser pour le retard de ma réponse
à votre lettre. Je n'ai, ces derniers jours, malheureusement
presque pas pu quitter mon lit et de vives douleurs m'ont si péniblement
assailli que je n'ai pu remplir mes obligations à votre égard.
C'est pourquoi je vous prie d'accepter mes excuses pour cette réponse
différée. Votre lettre me paraît à la fois
très énigmatique et très limpide, d'autant plus
après les nombreuses maladies et fièvres auquelles j'ai
dû faire face ces derniers temps. Très énigmatique,
car vous me demandez, en quelque sorte, de sonder ma propre âme,
d'aller chercher «en profondeur» la source de mes sentiments,
ce qu'il m'est malheureusement difficile, et peut-être même
dangereux, de réaliser.
Très limpide, un peu trop peut-être, car vous semblez ne
concevoir dans ma personne que des sentiments d'angoisse et de peur,
que cette «inquiétiude entière» qui, il est
vrai, transparaît on ne peut plus dans mon quatuor à cordes
*Der tod und das mädchen*. Mais, si vous avez l'occasion d'écouter
certaines de mes sonates , ou certains lieders, vous y verrez parfois,
j'espère, poindre d'autres sentiments. Mon coeur, comme celui
de tous, est parfois empli de joie et d'amour, et quelques unes des
mes pièces gardent la trace de ces moments si rares mais si délicieux.
Cependant, je ne peux vous cacher mon angoisse profonde, car vous l'avez
perçue depuis votre au-delà lointain. Moi-même,
je ressens aujourd'hui cette angoisse peut-être plus fortement
que je ne l'ai jamais ressentie. Ce n'est pas seulement l'effroi face
à la mort, ce n'est pas un refus d'affronter cette fin inéluctable.
Le temps fuit, madame! Il est insaisissable et s'échappe sous
nos doigts, dès que nous tentons de le figer! Il nous entraîne
et nous charrie, nous égarant chaque jour un peu plus. Je me
sens comme prisonnier d'un tourbillon de temps, qui m'engloutit et m'emporte.
S'il prend parfois l'allure d'une brise douce et légère,
il ne tarde pas à se transformer en cette tumultueuse tempête
qui m'étouffe et contre laquelle je me débats en vain.
Pardonnez-moi madame, mais je ne me sens plus la force de continuer.
En vous renouvelant mes excuses,
Franz Schubert.
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