Toute mon admiration et un mystère
       
       
         
         

Belzebub@wanadoo.fr

      Chère Madame Albach,

Rassurez-vous, je ne suis pas journaliste, simplement cinéphile. Puis-je ainsi, et malgré tout, vous faire part de toute mon admiration pour Romy Schneider?

J'espère ne troubler ni vos vacances, ni votre tranquillité. Je vous souhaite de profiter tout votre saoul des couchers de soleil.

Puis-je cependant faire appel à vous pour m'aider à résoudre une petite énigme? Cela ne m'empêche pas de dormir la nuit, mais cela me rendrait très heureux si elle se trouvait résolue. Il s'agit d'un film vous concernant, mais rassurez-vous pas de Sissi.

Croyez-moi, c'est en toute naïveté que je vous demande cela, et je comprendrais fort bien que vous ne me soyez d'aucun secours.

Voilà: il y a plusieurs années (peut-être cinq ou six) j'ai vu, tard dans la nuit, sur la chaîne de télévision franco-allemande, et par un grand hasard, une partie d'un film qui m'a bouleversé. Hélas, je n'en ai vu sans doute que la moitié.

Allez savoir pourquoi, je ne me souviens plus ni du titre, ni du réalisateur. Quelle bêtise, mais sans doute était-ce parce que l'émotion artistique de ce soir-là prit le dessus sur toute autre chose.

- Il s'agissait sans doute d'un court ou moyen métrage. Entre 15 et 30 minutes, peut-être plus.

- Il ne s'agissait absolument pas d'un film narratif.

- C'était filmé sur pellicule noir et blanc.

- Il s'agissait d'un très gros plan de votre visage, de face, souriant, radieux, pendant toute la durée du film.

- Vous portiez de très discrètes paillettes, et votre peau avait probablement été maquillée d'une façon spéciale pour que la lumière s'y reflète d'une façon très particulière. Dire que cela brillait serait très trivial, mais il y avait de cela au départ. Évidement, le résultat final transcendait ce simple mot.

- De la même manière, dire que vous aviez les cheveux qui semblaient mouillés semble bien ridicule... mais je ne vois pas comment le dire plus simplement. Peut-être en disant que vous étiez merveilleusement belle? Si ce n'est pas galvaudé, disons-le.

- La lumière variait et jouait avec toutes les parties de votre visage. Ce jeu de lumière, d'ombres, d'ombres portées, était extraordinaire. Votre visage semblait absolument immobile, mais en aucun cas figé grâce à ces éclairages de génie qui l'animaient d'une façon que je n'avais jamais vue autrement.

- Dans mon souvenir il s'agissait d'un unique séquence, mais il se peut aussi que les plans aient été montés très habilement pour en donner l'illusion.

- Il y avait une musique très évocatrice, qui m'a rappelé «la mer» du Carnaval des Animaux de Saint-Saëns, même si je suis sûr que ce n'était pas cela. C'était à couper le souffle. Quelle impression de sérénité!

Je ne sais pas si j'en donne une idée très convaincante, mais croyez-moi, j'en fus bouleversé ce soir-là au point d'en oublier tout le reste. Je m'aperçois que ce que je vous demande est peut-être très difficile: j'ai depuis questionné de nombreux amis connaisseurs, fait plusieurs recherches. Tout cela en vain. C'est pour cela que je m'adresse à vous: vous êtes quasiment mon dernier espoir.

J'ai bien compris que vous vous reposiez du cinéma, je ne voudrais pas être importun, et je comprendrais qu'en vacances, vous songiez à tout autre chose, et cherchiez même à oublier ce qui vous fut peut-être déplaisant. Cependant, la performance était à ce point réussie! Ce fut pour moi inoubliable.

Je me trouve donc à présent très bête de vous demander si vous vous souvenez de cette oeuvre, et si vous pouviez simplement me rappeler le titre et le réalisateur (le photographe? le chef-op?) de ce film. Évidemment, si cela évoque pour vous quelque chose de très précis... Si vous pouviez avoir la gentillesse de nous en parler un peu, ce serait avec plaisir.

Je vous salue très cordialement, et me permets de vous redire mon admiration pour votre oeuvre.

Christophe O.

 

       
         

Romy Schneider

      Bonjour Christophe,

Merci, un grand merci pour votre respect, rien que pour cela et pour vous je devrai revenir devant la caméra!

Oui, en effet je me souviens très bien de ces séquences filmées en 1964 par Henri-Georges Clouzot. Très très bons souvenirs. En fait il s'agissait d'essais caméras pour le film L'Enfer, que nous devions tourner. Hélas, quelques jours à peine avant le début du tournage, Clouzot a renoncé à cause de son état de santé, ensuite je ne fus plus libre, et il abandonna définitivement le film.

Je ne me souviens pas qu'il y avait de la musique, en fait il était même muet.

Ces séquences avaient été réalisées pour que je glisse psychologiquement dans mon personnage.

Voilà mon cher garçon.

À bientôt et merci de vous être souvenu de ce style de cinéma.

Votre Rosemarie

Rosemarie,
Boissy sans Avoir
 
 

Belzebub@wanadoo.fr

  Chère Rosemarie,

(Je me sens autorisé à vous appeler ainsi par la signature de votre précédente lettre qui m'a vraiment fait plaisir).

Je vous remercie pour la rapidité de votre réponse, et vous suis reconnaissant de la précision de votre souvenir. Quelle joie de voir enfin cette petite énigme résolue!

Je pensais bien qu'il devait s'agir de l'oeuvre d'un grand artiste, mais alors là... Clouzot! Grâce à vous, je comprends maintenant pourquoi je fus tant ému par ces quelques minutes. Je viens de lire que Clouzot voulait, dans ce film, s'inspirer de Vassarely pour la lumière... je crois que je comprends en ayant vu ces bouts d'essais.

Comment aurais-je pu deviner qu'il s'agissait de bouts d'essais? C'est extraordinaire, et cela ajoute encore à leur valeur: cela me fait penser aux improvisations de grands jazzmen. Il faut croire que, lorsqu'on a un immense talent, il ressort à chaque instant de travail, et qu'ainsi l'improvisation n'existe pas vraiment. Il est donc certains fragments, lorsqu'il s'agit d'artistes de génies, qui peuvent parfois prétendre au titre de chef d'oeuvre.

J'aurais bien aimé savoir si vous-même ou Clouzot réalisiez à ce moment-là que ces bouts d'essais allaient pouvoir ainsi être une oeuvre à part entière... ou s'il s'agissait pour vous d'un travail «ordinaire», la surprise du résultat venant ensuite... Mais peut-on savoir d'ailleurs?

Je suis très heureux de savoir que cela fait partie de vos bons souvenirs... Aurait-il pu en être autrement? Je sais la part de mensonge du cinéma... mais là... de votre visage irradiait tant de grâce!

Concernant la musique, je ne peux pas mettre en doute votre souvenir, surtout s'il s'agit d'essais caméras, je ne vois pas pourquoi on y aurait monté de la musique... Mais je crois bien me souvenir qu'il y en avait effectivement dans ce que j'ai vu. Cela doit donc être un ajout postérieur, peut-être même d'un ajout de la production télévisuelle, fait lors du montage de ces essais. Depuis, j'ai lu quelque part que Clouzot projetait de travailler avec Pierre Schaeffer pour la bande son de ce film. L'idéal aurait été de faire appel à lui, mais l'idéal...

En tous cas, cela s'accordait merveilleusement avec les images. Rencontre de plusieurs talents...

Il ne me reste plus à présent qu'à essayer de savoir si ces images sont disponibles quelque part. La recherche en est facilitée grâce à vous. Mais... sachant maintenant de quoi il s'agit, l'accès n'en sera sans doute pas aisé si je ne suis pas un professionnel du cinéma. Peut-être pourrais-je écrire à quelque chaîne télévisuelle, et avec un peu de chance, on reprogrammera ces essais...

Je trouve très injuste pour son oeuvre que Clouzot soit tombé aujourd'hui plus ou moins dans un demi-oubli pour le grand public. Sans doute doit-on croire Robert Altman lorsqu'il dit que 90% du cinéma d'aujourd'hui est produit pour un public d'adolescents... En tous cas, il me semble que pour ces 90% là, tout travail de création formelle semble, sinon abandonné, du moins bien conventionnel... Pour ne pas finir sur une note amère, peut-être serez-vous heureuse de savoir que le projet de Clouzot a été réalisé par un autre en 1994? Et par Claude Chabrol!

Christophe O.
 
 

Romy Schneider

  Bonjour cher Christophe,

Il est 5h17 du matin, je n'ai pas sommeil, et de vous répondre à cet instant me plaît assez! On est un peu intimes disons.

Claude a réalisé L'Enfer? Mais ce n'est pas du tout son cinéma! Enfin... pourquoi pas!

Vous savez, ces essais n'étaient pas du tout faits pour rester. C'est en quelque sorte la partie cachée du travail de l'acteur avec son réalisateur. Je m'étonne qu'ils ont été diffusés; qui, à part peut-être des âmes sensibles, s'intéresseraient à ses plans de travail?

Lorsque vous parlez de l'oubli dans lequel Clouzot et beaucoup d'autres réalisateurs sont tombés, ce n'est pas de la faute du public, mais bien des gens de cinéma. Après tout, le public va voir ce que l'ont veut bien lui montrer... C'est Brigitte Bardot qui m'a un jour fait cette réflexion, elle est complètement juste.

Lorsque je tournais Chantal dans Garde à vue de Miller, j'avais déjà pris ma décision de m'éloigner de ce monde qui ne me convenait plus, je ne retrouvais plus cette magie du travail bien fait. Claude (Miller) m'a ouvert les yeux sur ce nouveau cinéma, sur ses nouvelles méthodes où tout doit aller très très vite et où l'acteur devient une machine. La complicité entre les acteurs, le réalisateur, le producteur et l'équipe entière d'un tournage n'existe plus. Claude était très jeune lors de Garde à vue, un jeune homme inexpérimenté tout juste sorti d'une école... Voilà le nouveau cinéma! J'en suis à un point ou même si Claude (Sautet)... ils s'appellent tous Claude... me demandait d'être à nouveau son actrice, je refuserais.

Tout ça pour vous dire que le cinéma est devenu une marchandise, je n'ai et ne veux rien avoir avec ce cinéma-là!

Je vous embrasse... j'ai un peu profité d'une bonne bouteille de vin rouge et j'ai pris quelques somnifères, j'ai maintenant la tête qui me tourne. Je vais aller me coucher.

Bonne nuit mon Christophe avec tout mon coeur,

Rosemarie AR