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Satan

     
   

Masque, je t'ai reconnu

    15 février 1897

Tout Malin que tu sois, tu viens de te démasquer, Satan: tu parles latin, comme au Vatican. Et tout le monde sait que le pape de Rome est l'Antéchrist et qu'il a le pied fourchu.

À quand ta prochaine encyclique, comte Pecci?

Louis Roubiac, pasteur à Sainte-Victoire



Monsieur le pasteur de Sainte-[...]-de-[...]

Vos accusations sont très graves, mon téméraire ami... Si vous le voulez, vous pouvez parler à mon avocat? Me Procte accomplira d'une main de maître, comme toujours, le loyal devoir de sauvegarder ma réputation ainsi que l'anonymat de mes clients.

Vous désirez régler tout ça en cour, ici, chez moi? Je vous offre le voyage?

Innocentiae defensio

SATAN

Cc: Me Fein Procte



24 février 1897

Quelle naïveté, Satan! Voici que tu me convoques chez toi, au Vatican, devant ton tribunal, et tu crois que je vais accepter? Je sais bien qu'en Cour de Rome on ne manque pas d'avocats du Diable, mais c'est justement la raison pour laquelle on ne m'y verra pas. Qui donc t'a conseillé cette ruse pitoyable? Est-ce Ignace de Loyola, qui à cette heure grille en Enfer où tu peux le consulter à ta guise?

Moi, c'est devant le tribunal de Dieu que je t'assigne, comme l'a fait Jacques de Molay pour le pape Clément V, ton incarnation du moment.

Allez, cache bien tes pieds de bouc dans tes mules et n'enlève pas ta calotte: on apercevrait tes cornes démoniaques.

Transmets cette lettre à Me Procte et à tes proto-notaires apostoliques. Bien le bonjour à Rampolla.

Louis Roubiac, pasteur à Sainte-Victoire



Je ne me perdrai pas dans tes divagations, pauvre taré.

J'suis fatigué de toi.

SATAN



3 mars 1897

Eh bien Satan, que t'arrive-t-il? Je pensais que tu appellerais Sénèque à ta rescousse et que j'aurais droit à quelque citation du genre:

si quis quaesiverit, si noluero, non respondebo

mais tu n'as pu éructer qu'une grossièreté des plus banales, de celles dont est capable le premier pochard venu lorsqu'il interpelle dans la rue les passants. T'aurais-je fait perdre ton latin? Même ce latin de la messe tout farci de barbarismes? Eh bien va-t-en au Diable, c'est-à-dire chez toi: tu vois que je suis bon exorciste et que, sans grimoire ni eau bénite, j'arrive moi aussi à repousser les démons.

Louis Roubiac, pasteur à Sainte-Victoire



Tu te crois malin han? Pauvre fou. Qu'est-ce tu crois? «Crois-tu posséder la rectitude du jugement qui saura te rendre heureux?» Sénèque t'emmerde, Roubiac. Il me l'a dit.

Penses-tu vraiment que je répondrai, de quelque manière que ce soit, à tes invitations à jouer avec moi? Aucun intérêt. Merci. Sache, minable humain, que je sais tout, et que j'en suis las. Les barbaries et grossièretés sont justifiées par mes raisons.

Et toi, quelles sont tes raisons? Tes amours et admirations pour moi? Prends garde à ce que le miel ne te devienne pas amer, l'ami. Cela témoignerait de la gravité de ta maladie.

Ah, et pis basta! Tu l'auras voulu! Repousse celui-là et amuse-toi!

Nihil tam damnosum bonis moribus quam in aliquo spectaculo desidere: tunc enim per voluptatem facilius vitia subrepunt... Casu in meridianum spectaculum incidi lusus exspectans et sales et aliquid laxamenti, quo hominum oculi ab humano cruore adquiescant: contra est. Quicquid ante pugnatum est. Misericordia fuit. Nunc omissis nugis mera homicidia sunt. Nihil habent quo tegantur. Ad ictum totis corporibus expositi numquam frustra manum mittunt. Hoc plerique ordinariis paribus et postulaticiis praeferunt. Quidni praeferant? Non galea, non scuto repellitur ferrum. Quo munimenta? Quo artes? Omnia ista mortis morae sunt. Mane leonibus et ursis homines, meridie spectatoribus suis obiciuntur.

Interfectores interfecturis iubent obici et victorem in aliam detinent caedem: exitus pugnantium mors est. Ferro et igne geritur. Haec fiunt, dum vacat arena. Sed latrocinium fecit aliquis: «Occidit hominem.» Quia occidit ille, meruit ut hoc pateretur: tu quid meruisti miser, ut hoc spectes? «Occide, verbera, ure! Quare tam timide incurrit in ferrum? Quare parum audacter occidit? Quare parum libenter moritur?» Plagis agitur in vulnera: «Mutuos ictus nudis et obviis pectoribus excipiant.» Intermissum est spectaculum: «Interim iugulentur homines, ne nihil agatur.» Age, ne hoc quidem intellegitis, mala exempla in eos redundare, qui faciunt?

SATAN