Révolte |
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| Monsieur, En ce début de XXle siècle et selon les informations dont vous pouvez disposer sur notre époque, je suis curieux de connaître votre opinion sur certaines questions que vous avez déjà abordées dans des circonstances différentes, mais tout aussi problématiques. Vous avez déjà écrit: «On a raison de se révolter». Dans le contexte actuel de la mondialisation des marchés et de l'instauration progressive d'une dictature néolibérale sur l'ensemble de la planète, croyez-vous que cette affirmation s'applique toujours? Solidairement, Charles Desjardins |
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| Monsieur Desjardins, Je crois que mon affirmation est toujours d'actualité, au sens où la raison principale de se révolter est de saisir notre liberté. Non pas la saisir au sens où elle nous échappe, mais la saisir au sens où l'on en prend conscience. La mondialisation en est une bonne occasion. Toutefois, si vous me demandez personnellement si nous avons raison de nous révolter contre le phénomène de mondialisation, je ne peux répondre sans une réflexion profonde sur le sujet. D'un côté, la mondialisation peut permettre de placer sur un pied d'égalité plusieurs nations en offrant à la consommation des produits que certains pays ne peuvent obtenir facilement en d'autres circonstances. Par contre, d'un autre côté, la mondialisation met en valeur plusieurs sociétés et multinationales qui ne peuvent se justifier d'avoir autant d'importance, ce qui résulte en la mauvaise foi de bien des dirigeants et à des dictatures intellectuelles, morales et politiques. Il faudrait que je me penche sur la question davantage pour pouvoir prendre position sur cette question. Bien à vous, Jean-Paul Sartre |
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| Monsieur, Merci de votre réponse, je comprends fort bien que, dans les circonstances, vous ne puissiez vous prononcer sur la mondialisation des marchés. Cependant, je suis persuadé que le Sartre du refus du Nobel, le Sartre de la guerre d'Algérie, du Tribunal de Russel, de Mai 68 et le Sartre de l'extrême gauche française ne pourrait que dénoncer l'instauration de cette dictature économique. Par ailleurs, je ne crois pas qu'une plus grande accessibilité du Tiers-Monde à des produits de consommation de type occidental et en fonction des besoins et des intérêts du capitalisme, contribuera à améliorer les conditions de vie des populations déjà surexploitées. Elle servira davantage, sous le contrôle du FMI, de la Banque mondiale et de l'OMC à asservir des hommes, des femmes et des enfants aux dogmes du profit et de la richesse individuelle et démesurée. Charles Desjardins |
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| Monsieur Desjardins, Sans doute avez-vous raison sur plusieurs points. En refusant le prix Nobel, j'ai refusé qu'on m'élève en statue alors que je n'étais pas encore mort. On saluait ma carrière comme si elle était terminée et que je ne pouvais faire mieux. Je m'y suis objecté vigoureusement. En ce qui concerne la mondialisation, je comprends très bien votre point de vue. Mais je crois aussi que les temps ont changé. Certes, le capitalisme étend ses tentacules un peu partout, mais il ne faut pas oublier que la mondialisation, avant d'être un acte de dictature économique, est un phénomène. Certes, nous poussons certains biens vers les pays du Tiers-Monde, mais nous en tirons aussi. On croit toujours que le Tiers-Monde ne désire pas ce que les occidentaux désirent. Pourtant, c'est tout le contraire. Peut-être que la manière dont les multinationales et les organisations internationales s'y prennent n'est pas la bonne, je vous l'accorde. Peut-être trouverez-vous que je me suis assagi avec les années, mais je vous dis NON. La société a beaucoup évolué au cours des dernièrs décennies et certaines réalités ont changé. Je me dois de m'adapter au monde nouveau que je découvre, car si je ne le fais pas, on m'accusera de mauvaise foi et ce qui serait frustrant de me faire taxer de mes propres concepts et notions. Bien à vous, Jean-Paul Sartre |
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| Monsieur, Loin de moi l'idée de poursuivre inutilement ce début de polémique, mais je ne crois pas que vouloir s'adapter au monde moderne signifie nécessairement d'en accepter les aboutissements. Il s'agit plutôt de le comprendre, l'expliquer et d'en combattre les injustices comme vous l'avez toujours fait. À cet égard, je vous suggère de consulter certaines réponses de Marx présent sur Dialogus qui répond à quelques questions sur la mondialisation. Vous constaterez peut-être que le vieux bouc n'a en rien perdu de sa verve et n'a nul besoin d'affirmer qu'il ne s'est pas assagi pour affirmer que le capitalisme demeure ce qu'il a toujours été et n'est pas devenu meilleur avec l'âge tel un bon vin. Je vous suggère également, si vous désirez toujours vous adapter à notre époque formidable, de consulter les recherches de Chomsky, de Chossudovski ou de Ramonet et vous risquez de constater que le terme de dictature et même de terrorisme économique ou encore de néocolonialisme n'est nullement exagéré. Malheureusement et sans vouloir troubler la quiétude de vos vieux jours, cela ne constitue pas une notion dépassée, mais une réalité que supportent des milliards d'humains. Charles Desjardins |
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| Monsieur Desjardins, Tout ce que je peux vous répondre c'est que sans doute devriez-vous demeurer sous les jupes de Marx. Les conflits politiques de mon temps m'intéressaient beaucoup, mais ceux d'aujourd'hui me laissent de glace. N'oubliez pas que malgré ma vie politique, j'ai aussi une vie philosophique et littéraire. À mon âge, bientôt cent ans, j'aime mieux reprendre ma carrière d'écrivain que de me lancer dans des manifestations politiques. D'ailleurs, saisissez votre liberté: ce n'est plus à moi de changer le monde, mais bien à vous. Ce n'est pas en se battant avec les idées des autres qu'on arrive à quelque chose, c'est en se battant pour ses idées à soi. Bonne chance dans votre croisade contre la mondialisation. Jean-Paul Sartre |
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| Sartre! Je regrette de vous contredire une nouvelle fois, mais le fait de référer à Marx, d'apprécier et d'utiliser l'analyse qu'il a faite du capitalisme ne fait pas du lecteur une putain et un adepte du Goulag. Votre concept de liberté si cher à vos yeux ne s'est tout de même pas construit sur du vide. Nous pourrions causer de la jupe de Heidegger qui ne fait pas de vous un Nazi pour autant. N'avez-vous pas endossé la «Cause du peuple»? Comme jupe maoiste, il est difficile de faire plus rouge. Votre rejet «politiquement correct» de votre passé ne cesse de m'étonner. Est-ce votre cécité qui vous rend aussi insensible à la réalité de ce temps ou simplement la sénilité? Ou encore, pour être plus poli, s'agit-il de cette dernière croisade cabalistique avec ce cher Victor qui vous a définitivement débranché du reste du monde? Triste spectacle, je plains et comprends cette pauvre Simone! Adieu! |
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| Monsieur Desjardins, C'est votre sort que je plains d'entre tous. Incapable de prendre en charge vos propres opinions, vous blâmez les autres pour ce qu'ils sont. Vous êtes arrivé devant moi en me demandant ce que je pensais de la mondialisation et je vous ai répondu que je ne m'étais jamais posé de question à ce sujet, et voilà que vous en êtes à me démolir complètement sous prétexte que je n'agis plus comme avant. Ma cécité ne m'empêche pas de voir en vous une certaine dose de mauvaise foi. Peut-être avez-vous cherché en moi un héros, mais on ne place pas Sartre sur un piedestal aussi facilement. Ce n'est pas en suivant Sartre que l'on réussit, ni en suivant Marx ou encore Heidegger. C'est en suivant ses convictions et surtout en se rendant responsable de ses conséquences. Notez d'ailleurs que ce «triste spectacle» n'est pas triste de par ce qu'il représente, mais bien de la déception que vous en ressentez. L'origine de cette tristesse n'est donc pas extérieure à vous-même, mais prend sa source au coeur de votre être. Jean-Paul Sartre |
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| Un héros? Absolument pas! Un certain modèle,
assurément et je n'en éprouve aucune honte, au contraire. Vous avez
été beaucoup dans mon cheminement et ma formation intellectuelle. Vous pouvez chercher à m'enlever mes illusions, mais ce que vous ne pouvez m'enlever ce sont vos livres et vos actions de philosophe engagé et j'en fais ce que je veux puisqu'ils sont du domaine public. C'est pourquoi je me donne le droit de vous critiquer en sachant très bien que ce qui vient de l'intérieur de mon être ne peut avoir d'autres origines que son extérieur. Charles Desjardins |
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| Monsieur Desjardins, Je suis heureux de constater que pour la première fois depuis le début de cette correspondance vous avez des idées par et pour vous-même. Vous êtes sur la bonne voie. |