L'homme perpétuel projet? |
||||
| Je suis élève de terminale S, et je vous ai découvert
l'année dernière en français, lorsque nous avons étudié
un extrait de votre livre Les Mots. Je vous ai ensuite redécouvert sous un
autre angle cette année même, à l'occasion des cours de philosophie. J'aimerais que vous m'éclairiez sur un point: vous dites que l'homme est un perpétuel projet, que l'on peut rompre avec ce que l'on a été l'instant précédent.... Je ne suis pas entièrement d'accord avec vous, bien que je ne me reconnaisse pas vraiment la hauteur, vu mon peu de culture, de critiquer tel ou tel auteur. Disons que je rejoins quand même un peu Rousseau qui, lui, explique ce qu'il est par ce qu'il a été. J'aimerais savoir si ces deux opinions se contredisent, si elles se complètent l'une et l'autre. Merci. Hélène |
||||
| Hélène, Il s'agit là d'une question fort intéressante. L'homme est en effet un perpétuel projet, car constamment en apprentissage, en formation, en changement. De ce fait, il peut rompre avec ce qu'il a été à tout moment. Rousseau explique ce qu'il est par ce qu'il a été, mais cette vision de l'homme écarte toute liberté et fait preuve de mauvaise foi. Imaginez: un homme pourrait violer sans être puni, car ce n'est pas sa faute: il a lui-même été abusé lorsqu'il était jeune. Le je-suis-méchant-parce-qu'on-a-été-méchant-avec-moi relève de la vision de Rousseau. L'homme authentique ne peut adhérer à cette philosophie. Il faut opter pour la liberté et la responsabilité. Non la liberté de faire ce que l'on veut, mais la liberté de choisir, la liberté d'avoir la volonté. Dans un cas comme le viol ou l'abus, notre passé ne doit pas nous aveugler ou nous excuser. Deux solutions sont alors possibles: parce que j'ai été abusé et que je n'ai pas aimé cela, je n'abuserai pas; ou encore: j'abuse et je le revendique, car j'en suis responsable, arrêtez-moi si je vais trop loin. Ces deux cas font preuve de liberté et de responsabilité, bien que le second transcende la liberté d'autrui. Jean-Paul Sartre |
||||
| Cher J-P. Sartre, Je reçois tout à fait vos arguments, je suis même entièrement d'accord avec vous. Peut-être aurais-je dû nuancer mes propos lors de mon précédent message. Il est évident que le passé d'un individu ne peut lui servir d'excuse pour fuir ses responsabilités présentes. Le fait d'avoir été violé, pour reprendre votre propre exemple, ne peut bien évidemment pas innocenter un violeur. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre... Le passé, nos relations antérieures conditionnent bien nos actes, n'est ce pas? Notre passé laisse des traces, positives ou négatives qui ressortiront obligatoirement dans notre comportement présent, et cela qu'on le veuille ou non, il me semble. C'est pour cela qu'à mon avis on ne peut pas rompre avec ce que l'on a été l'instant d'avant: «chassez le naturel, il revient au galop». Nous aspirons tous à une certaine liberté, certains jeunes revendiquant même le droit d'être libre avant de pouvoir s'assumer eux-mêmes. Mais sommes-nous réellement libres? À mon sens, la liberté est un concept abstrait qui n'existe réellement que dans notre esprit et non dans la réalité de la vie: surtout si l'on adhère avec la «philosophie» de Freud, qui elle aussi aurait tendance d'ailleurs à déresponsabiliser l'homme. J'avoue que je me sens un peu «paumée», pardonnez-moi l'expression quelque peu familière, entre toutes ces différentes visions, dans lesquelles je trouve successivement une part qui me semble juste. |
||||
| Bonjour, Certes, vous avez raison lorsque vous dites que notre passé conditionne nos agissements présents, et ce, malgré nous, bien souvent. Toutefois, il ne faut pas se laisser aller à cette idée. Bien qu'il soit peut-être impossible de tout changer en un claquement de doigt, l'homme a la possibilité de devenir autre en voulant et en agissant de la sorte. Ce n'est pas le principe même de la liberté qui, j'en conviens, est beaucoup plus abstrait et complexe que cela, mais cela en fait partie. La liberté est immanente à l'assertion «l'existence précède l'essence», au sens où l'homme est ce qu'il fait, est ce qu'il se fait. L'homme qui a un passé douteux, macabre, est ce passé, au sens où il a été libre de l'accomplir et de s'accomplir en tant que tel. Projet qu'il est, l'homme peut, en cours de route, changer de projet et rompre avec le projet qu'il était l'instant d'avant. Ce qui ressortira alors du passé ne seront que les impondérables et les outils nécessaires à la mise en forme du projet qui doit, de façon absolue, se baser sur quelque chose. Bien que l'existence précède l'essence, lorsque l'homme rompt avec lui-même, on ne peut lui enlever ce qu'il a déjà été, au sens où l'homme d'avant fait partie du projet en cours. On est ce que l'on est, on est ce que l'on n'est pas (au sens de ne l'être pas), certes, mais on est aussi ce que l'on n'est plus (au sens de ne l'être plus). C'est ça, un homme perpétuel-projet. Jean-Paul Sartre |