Les Juifs et la psychanalyse
       
       
         
         

napoleno@yahoo.fr

      Bonjour Jean-Paul,

Peux-tu me dire un mot sur ton rapprochement du judaïsme vers la fin de ta carrière d'écrivain-philosophe?

Peux-tu m'éclairer sur ta répulsion de la psychanalyse? Ton indifférence envers Freud? Que penses-tu globalement de son travail et de ses découvertes?
         
         

Jean-Paul Sartre

      Bonjour,

D'abord, je ne vois pas de quoi vous voulez parler par la fin de ma carrière, puisque je ne cesserai ma carrière qu'au moment où je serai mort. On n'érige pas la carrière d'un homme pendant son vivant et je m'y suis souvent objecté, dont en refusant le prix Nobel.

En ce qui concerne la psychanalyse, je trouve ridicule que Freud explique une bonne partie des actions de l'homme par la psychologie de son enfance. Si l'homme est ainsi «victime» de son enfance, il n'est donc plus libre de ses choix et, par conséquent, il ne peut plus être responsable de ce qu'il est. En d'autres termes, Freud n'explique pas l'homme, il l'excuse.

Je n'excuserai jamais l'homme, je le responsabiliserai.

Jean-Paul Sartre
         
         

napoleno@yahoo.fr

      Bonjour Monsieur Sartre,

Pensez-vous réellement que Freud a voulu excuser l'homme? Freud a expliqué l'homme, ou du moins il a mis en lumière quelques mécanismes de fonctionnement de l'esprit, sans jamais prétendre modéliser ni justifier l'acte de l'homme. L'essai de la compréhension des motivations du désir de l'homme, voilà l'apport de Freud tel que je le vois. La question de l'éthique et de la morale n'a jamais été abordée par la psychanalyse... mais dites-moi cher Monsieur, que pensez-vous de ces théories oedipiennes? Vous affirmez que l'homme est libre, qu'il doit se sentir libre et combattre l'absurde par l'engagement intelligent. Freud par son modèle ne va-t-il pas à l'encontre de votre philosophie? Je n'ai jamais lu de réaction et de critique très poussée de votre part concernant cette question, dites-moi ce que vous pensez?
         
         

Jean-Paul Sartre

      Bonjour,

Effectivement, Freud va à l'encontre de la philosophie existentialiste. Pire encore, il va à l'encontre de la liberté de l'homme et de l'homme lui-même. Je ne dis pas que Freud a voulu modéliser ou justifier l'acte de l'homme, mais ses théories et mécanismes le font à sa place. Chez Freud, l'homme n'est pas libre de tout: son enfance y est pour beaucoup. Comprenez-moi bien, je ne dis pas que l'homme adulte n'est pas influencé par son enfance, mais s'il l'est, il l'est consciemment et non pas par un inconscient quelconque, comme le proposent Freud et Jung. Le concept d'inconscient va à l'encontre même de la liberté, puisqu'on ne peut y rattacher une quelconque responsabilité. Et toute liberté sans responsabilité est un acte de mauvaise foi. Bref, Freud propose des théories qui sont intéressantes, mais qui n'ont aucune valeur dans l'existence même de l'homme. Freud place l'essence avant l'existence, grossière erreur selon moi. Quant à la motivation du désir de l'homme, cessons donc d'y voir la prédominance de l'inconscient, et voyons-y plutôt une conscience qui se cache trop souvent, empreinte de mauvaise foi et de lâcheté. Un homme libre doit être fier ou honteux, là sont deux traces de la responsabilité chez un individu.

Jean-Paul Sartre