L'épuration |
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| Monsieur Sartre, Ma question pourra vous paraître un peu sèche, mais je dois d'abord souligner qu'elle ne constitue en aucun cas une critique de votre oeuvre, littéraire ou philosophique, pour laquelle j'éprouve une certaine admiration. Elle se place plutôt sur un plan moral et intellectuel. Vous avez été, à la Libération, un des grands pourfendeurs de la collaboration, notamment celle des artistes. Je dirais même que vous avez été l'inquisiteur de l'épuration intellectuelle. Pourtant, la période de l'Occupation n'a pas été pour vous celle du silence, du repli sur soi pour ne pas se compromettre. Bien au contraire, plusieurs de vos pièces de théâtre ont été jouées pour la première fois au cours de ces années, et toutes furent visées et approuvées par Otto Abetz et la censure allemande. Bref, je dirais que vous n'avez pas brillé par vos actes de résistance. Ma question sera donc la suivante: N'est-il pas moralement condamnable d'avoir envoyé au poteau ou discrédité un certain nombre d'écrivains, certains brillants (Chardonne, Morand, Drieu) au nom de la Résistance lorsqu'on a soi-même passé toute la période de l'Occupation (après être revenu des oflags) au Café de Flore, loin des maquis, de l'Angleterre ou d'Auschwitz? |
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| Madame, ou monsieur, Pour répondre le plus simplement du monde à votre question, et pour être très honnête, je dirai que lorsque je jette un regard rétrospectif sur les événements, j'y vois véritablement sujet à condamnation. Toutefois, il faut prendre en considération un certain nombre d'éléments importants. La littérature, sous l'Occupation, était elle aussi une arme. Certes, elle était jaugée par un jugement allemand, mais elle constituait à la fois une percée sur le front et une illustration plus ou moins philosophique des diverses situations vécues, donc de la condition humaine. Oui, des auteurs brillants ont été sacrifiés, et oui certains sont demeurés au Café de Flore. Mais il ne faut pas penser que je n'ai pas servi mon pays, bien au contraire. La littérature est une arme beaucoup plus dangereuse qu'on peut le croire, surtout qu'elle peut être la plus silencieuse, la plus sournoise et la plus subtile forme de confrontation. Mais puisqu'il est question de littérature et de l'Occupation allemande, que doit-on penser du cas du Silence de la mer de Vercors (Jean Bruller)? D'un côté, certains le condamneront d'avoir représenté des français qui fraternisent presque avec un soldat allemand, d'autres y verront plutôt un espoir d'un avenir meilleur entre les nations par le fait même que chacun est humain et qu'il vit cette condition qu'est celle de l'homme, cet arbitraire de la condition humaine. Je crois que la littérature est plus puissante que certains le croient et qu'il y a une multitude de facteurs qu'il faut prendre en considération avant d'envoyer tel ou tel auteur au cachot. Je dois admettre qu'en ne nous situant plus dans cette crise que fut la guerre, rétrospectivement mon attitude peut sembler inappropriée, mais il faut savoir replacer les événements dans la temporalité à laquelle ils appartiennent et y voir les relations multiples existant entre les événements, les personnes et les diverses positions des champs concernés. Jean-Paul Sartre |