Être
       
       
         
         

agagne2074@sympatico.ca

      Monsieur Sartre,

Je suis très heureuse que vous ayez décidé pour nous de prendre votre place... Et, en toute humilité (je suis une "en herbe", comme vous le dites si bien), j'ai un léger questionnement, auquel vous aurez peut-être l'amabilité de répondre.

Si l'existence précède l'essence, que l'action dépasse la pensée et l'intention, qu'advient-il d'un homme (ou d'une femme, peu importe) qui, par malchance, se retrouve quadraplégique (perte d'autonomie)? Cette personne se verrait alors exister par les autres, par procuration! Selon vous, cesse-t-il alors d'exister? Cesse-t-il d'être?

Merci de votre attention.

Marie-Josée
         
         

Jean-Paul Sartre

      Marie-Josée,

Votre question est des plus intéressantes. Évidemment, non, la personne quadraplégique ne cesse pas d'exister, bien au contraire. Quand on choisit, on choisit pour l'homme ai-je déjà dit. Par une combinaison de choix (de la part de quelqu'un d'autre), et non pas du hasard pur et dur, la situation de cette personne a été altérée. Or, l'existence précédant l'essence, c'est cette existence qui transforme l'essence de la personne.

La situation change, certes, mais la liberté ne change pas pour autant: la liberté c'est la saisie de ses possibilités dans une situation particulière, laquelle peut être la condition humaine. Par exemple, demain matin je ne peux envahir la Chine. Or, je peux décider d'occuper une ambassade. Ma situation, alors, change et mes possibilités s'élargissent et en prenant le meilleur des possibilités qui s'offrent à moi, je peux, petit à petit avoir de plus grands objectifs, dont l'invasion de la Chine. Ce n'est qu'un exemple.

La personne quadraplégique peut tout faire dans la mesure de ses possibilités et élargir ces dernières à chaque action qu'elle pose. Évidemment, elle ne pourra retrouver l'usage de ses membres, je dois l'admettre, à moins bien sûr d'être si forte qu'elle saura forcer toute l'institution scientifique à ne chercher qu'une solution à sa situation. Mais encore, cette personne est libre. Le reste, c'est du ressort de la condition humaine que de vivre selon l'existence des autres. L'enfer, c'est les autres.