Quelques questions |
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| Chère George! Ou plutôt devrais-je dire «Cher», sachant bien combien vous avez lutté pour qu'on reconnaisse votre masculinité... J'ai lu vos romans, La Mare au diable, La petite Fadette, François Le Champi... J'admire votre talent d'écrivain, mais j'admire encore davantage votre personnalité, votre refus de vous soumettre au rôle que vous assignait la société de votre époque. J'admire votre engagement politique durant la révolution de 1848. (Est-ce bien 1848?) J'admire la vie que vous avez menée, en femme indépendante et affranchie... Vous seriez surprise de voir que les choses ont tout de même bien changé, même si les femmes n'ont toujours pas obtenu l'égalité complète. J'aimerais en savoir davantage sur vos liaisons, tout d'abord avec Jules Sandeau, mais également Musset, et Chopin... Qu'avez-vous ressenti, alors que vous étiez reconnue dans tous les milieux littéraires? Si je ne me trompe, vous avez été l'épouse d'un certain...??? D'ailleurs, comment s'appelait votre mari? L'avez-vous aimé? Je vous avoue que beaucoup de questions me préoccupent à votre propos! Vous me paraissez si mystérieuse sous certains abords... Je vous en prie, daignez me répondre. Si vous souhaitez quelque information sur notre époque, sur la manière dont a évolué le monde, je suis à votre disposition. Une fervente admiratrice |
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| Madame, j'ai beaucoup tardé à vous répondre, un malheureux événement de famille a accaparé tout mon temps et mon énergie. J'espère de tout coeur que vous pardonnerez ce retard. Vos questions, madame, sont nombreuses. Je vais donc procéder chronologiquement. D'abord, François Casimir Dudevant a été mon époux et le père de mes deux enfants. Nous avons eu, pour une courte période, une union amicale et confiante. Nos différences de caractère et de goût nous ont rapidement éloignés l'un de l'autre. Aujourd'hui je peux dire qu'il n'était pas mauvais homme. Nous avons retrouvé notre indépendance après quelques années de remous et d'orage. Il vit maintenant au Guillery et a eu une autre fille de sa servante. Pour le sujet qui semble vous intéresser, je ne sais que vous dire, sinon que ces trois hommes ont traversé ma vie chacun à leur manière. Ma relation avec le petit Jules est née d'une passion naïve. Et c'est cette passion qui m'a amené à qui je suis. Mon pauvre Sandeau m'en a voulu de m'être séparé de lui mais je ne pouvais plus supporter ni ses caprices ni son indolence. Musset m'a fait souffrir plus que ne saurais le dire. Notre passion dévorante mais aussi toute la publicité que l'on a faite autour de notre histoire la rend douloureuse autant pour lui que pour moi-même. Chopin et moi avons eu neuf années d'amitié exclusive. Nous avons partagé de tendres moments et le même amour de l'art tout en ayant des idées dissemblables en d'autres matières. Je l'ai considéré longtemps comme mon troisième enfant. Notre séparation a été aussi tranchante qu'un couteau. Vous voulez savoir ce que j'ai ressenti lorsque le milieu littéraire m'a reconnu. Madame, je n'ai pas choisi cette carrière et surtout pas la célébrité. Entendons-nous bien, j'aurais préféré exploiter d'autres talents mais c'est celui de romancière qui s'est présenté à moi. J'ai pu, l'espace de deux romans, garder un semblant d'anonymat.' Par la suite, je ne peux vous raconter en si peu de temps les calomnies que l'on a dites à mon sujet et sur mes romans. C'est une énigme pour moi que l'on puisse haïr un auteur par ses livres. Ma chère fervente admiratrice, je ne sais si ces réponses vous dévoilent un peu le mystère que vous semblez voir autour de ma personne. Je tiens tout de même à vous dire que loin d'entretenir le mystère, j'ai toujours voulu être transparente autant dans mes écrits romanesques que dans mes récits autobiographiques. Je vous remercie, chère madame, des compliments que vous m'avez faits. Croyez à mes sentiments distingués et à ma gratitude. George Sand |