Enfin vous!
       
       
         
         

pppearrondeserennes@hotmail.com

      Ma bonne Aurore,

Vous permettez que je vous appelle Aurore, je présume? Votre grand-mère Marie-Aurore de Saxe et moi ayant été en bonnes relations naguère.

Vous souvenez-vous, gentille Aurore quand je vous faisais emprunter les chemins détournés, ceux qui menaient de Saint-Chartier à Nohant? Nous évitions ainsi le méchant village de Vicq en passant par la Préale et le Chêne. Je vous avais montré, un jour, cette source chaude qui coulait à proximité de ce que l'on appelait à l'époque le Château des Villelume...mais c'est bien loin que tout cela...et je crains que votre cervelle d'enfant n'ait pas tout retenu...

Mais ce n'est pas à ce sujet que je désire m'entretenir avec vous, Madame la Baronne.

En fait, c'est un sujet beaucoup plus terre-à-terre qui me gêne un brin, mais pour lequel je ne puis souffrir délais plus avant...

Votre grand-mère, Madame Marie-Aurore, lorsqu'elle acheta l'ancienne demeure des Testu de Balincourt, fit combler les fossés dont j'avais entouré ce que les gens du pays appelaient le château. Puis, elle commanda des travaux d'embellissement qui coûtèrent grandes sommes -et je ne parle pas des serres qu'elle fit aménager- même pour une personne du rang de Madame de Saxe.

Eh bien, et c'est là que je suis un peu mal à l'aise de vous en informer, j'ai par-devers moi un solde impayé...oui, j'ai grande honte à vous en parler, ma douce Aurore, mais c'est que je suis un peu à l'étroit maintenant... Depuis que les Royalistes ne sont plus en vue, j'ai perdu les sommes que la ville de Vierzon me procurait et ne suis plus à même de maintenir mon train de vie, ce qui me rend bien importuné...

Aussi, si par retour de courrier avec ce bon Dumontais, vous pouviez décider d'une rencontre afin que nous puissions enfin mettre fin à cette fâcheuse créance, vous m'en verriez fort content.

Veuillez recevoir, Madame la Baronne, l'expression de ma plus profonde admiration.

Pierre Philippe Péarron de Serennes,
ancien officier d'infanterie,
ancien gouverneur des villes et château de Vierzon

post-scriptum: La somme dite est de 59 000 livres, plus 8079 livres restant sur l'achat de biens nationaux, plus 38 000 livres pour le cheptel et les instruments aratoires... n'incluant pas les intérêts à ce jour, somme empruntée le 10 septembre 1802...mais je suis prêt à me montrer fort souple à ce sujet.

 

       
         

George Sand

      Monsieur Philippe Pearron de Serennes,

Il est vrai que votre nom ne m'est pas inconnu et il mérite, je le sais une grande considération. Malheureusement tous mes souvenirs d'enfance sont bien puérils et je dois l'avouer, je ne garde aucune mémoire de ces promenades.

Vous me pardonnerez de rectifier certains faits. Entre autres choses, vous nommez ma grand-mère Marie-Aurore de Saxe, je ne crois pas que l'ayez connue sous ce nom. Elle était veuve en 1793 lorsqu'elle vous acheta, le 23 août, Nohant qui comprenait le château, deux cent cinquante hectares de terres et trois fermes pour la somme de deux cent trente mille francs. Vous l'avez donc connue sous le nom de Madame Dupin de Franceuil.

De plus, s'il y avait eu créance à la mort de ma grand-mère, je suis persuadé que mon tuteur Monsieur René de Villeneuve m'en aurait informé et réglé le tout.

Monsieur, je suis bien persuadée du sérieux de votre démarche mais en vous adressant à moi vous vous êtes bien mépris sur ma situation qui est dans une impasse de difficultés et de fatigues. Je n'ai pour suffire à de nombreux devoirs que mes pauvres romans. Je ne vous tiens pas rigueur des artifices que vous avez employés pour me soudoyer ces sommes, je les mets sur le compte de la gêne dans laquelle vous vivez présentement.

Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

George Sand
         
         

pppearrondeserennes@hotmail.com

      Madame la Baronne,

Mes hommages, Madame et permettez-moi d'être confus! Je crains de vous avoir offusquée bien vilainement, ce qui n'était pas mon propos. Je réitère ma demande, bien légitime, Madame et à mon tour, me permets quelques éclaircissements.

J'ai connu votre grand-mère à Chateauroux, au Château-Raoul. Votre grand-père était alors receveur général des finances. J'avais de fréquents rapports avec ce brave homme et de fil en aiguille, je lui fis connaître la disponibilité de la Chicoterie et dudit Château de Nohant. Votre grand-mère l'acquit pour la somme de 230 000 livres, Madame, dont 171 000 en assignats...

Pour le reste, je tiens à vous rappeler que votre aïeule eut la visite bien malencontreuse d'agents de Robespierre et que la découverte d'argenterie cachée dans les lambris de son appartement n'eut pas l'heur de plaire à ces bonnes gens... Je vous rappelle également que si Madame de Francueil fut relaxée, un certain ancien officier royal reconverti pour l'occasion en révolutionnaire de fraîche date y fut pour quelque chose....

Je vous souhaite, Madame la Baronne, longue et prospère vie.

Pierre-Philippe Péarron de Serennes
ancien officier d'infanterie,
gouverneur pour le roi des ville et château de Vierzon
         
         

George Sand

      Monsieur, en rangeant mes lettres j'en trouve une de vous du 7 février. Vous me présentez votre requête de manière qu'il m'est impossible de la recevoir. Je sens dans votre ton, non pas des menaces mais tout de même une forme de chantage. Et je n'apprécie pas. J'ai l'habitude d'être franche et directe et je n'en demande pas moins à qui veut bien entrer en relation avec moi.

Ceci mis au point. Comme je vous l'ai mentionné je ne puis matériellement répondre à votre demande qu'elle soit fondée ou non. Je me répète, si il y avait eu des dettes en souffrance lors du décès de Mme de Francueil, j'en aurais été informée.

Je reçois toutes sortes de demandes touchantes ou saugrenues. Toutes les fois je peux quelque chose, je réponds. À ceux pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Par respect pour votre nom et en souvenir de ma Grand-mère, je fais exception mais ma réponse demeure négative, je ne peux rien pour vous.

G. Sand