Florence Saillen
écrit à

   


Marquise de Sade

     
   

Ô Marquise

   

Marquise, Ô Marquise, très chère amie,

Quel plaisir que de vous voir rejoindre Dialogus! Savez-vous que j'ai essayé, il y a quelques mois, de contacter en vain votre époux? Je l'ai découvert un peu par hasard, dans mes recherches sur un autre écrivain que j'adore, Louis Aragon. Le style, mordant, sadique, pervers de votre mari, m'a parfois laissé songeuse et sans voix. Et plus d'une fois, je me suis demandé où un être humain pouvait aller chercher tant d'horreurs. Quand je dis cela, je pense surtout à l'extrait: «Passions meurtrières» des 120 journées de Sodome. Un peu plus, et j'en aurais presque eu la nausée.

Comment vous, Madame, avez-vous pu aimer un tel homme? Comment avez-vous pu cautionner ces comportements déviants qu'il y a eu tout au long de sa vie? L'amour, peut-il tout excuser? Je ne sais pas, et c'est pourquoi je vous pose cette question, à vous, qui avez partagé les bons comme les mauvais moments, avec cet homme qui ne vous a jamais réellement acceptée et aimée, n'est-ce pas? Parlez-moi de vous, je vous en prie!

Quoi qu'il en soit, je voulais vous présenter, en ce premier jour de votre présence sur Dialogus, mes hommages et mon bonjour, tout en espérant que vous me parlerez un peu de vous, ainsi que de Donatien.

Florence


Très chère Florence,

Tout d'abord, merci de me souhaiter aussi cordialement la bienvenue. Cela me touche. La raison de ma présence est à imputer au Sieur Dumontais, qui a eu la gentillesse de me convier à rejoindre la grande famille de Dialogus.

Ma vie ayant été des plus mouvementées, je vais tâcher de répondre au mieux à vos questions que je trouve, après réflexion, des plus judicieuses. Mais reprenons depuis le début.

Mon mariage avec Donatien a été arrangé par nos parents. C'est ma mère qui recherchait depuis des mois un prétendant, riche et avec un titre -cela va de soi- pour moi. Elle trouvera finalement un accord avec Jean-Baptiste de Sade, mon futur beau-père, vous l'aurez compris, pour conclure le mariage. Malgré tout ce qui se tramait dans mon dos, lors de notre première rencontre, j'ai tout de suite été charmée par Donatien. Il était beau, avec ses yeux bleus, son nez aquilin, son air fier… Que de souvenirs m'envahissent lorsque je vous évoque cela… quel doux émoi malgré tout!

Je trouve quand même que vous êtes un peu dure avec moi concernant cet amour que j'ai pu porter à Donatien. Avez-vous déjà aimé, Florence? Si oui, peut-être avez-vous entendu cette célèbre maxime qui dit que l'amour rend aveugle? Souvent, j'étais au courant seulement bien après les autres de ses bêtises et de ses égarements. Et puis, je dois dire aussi que les vices auxquels Donatien se complaisait, souvent avec son serviteur, ne prenaient que peu de sens dans ma vie, dans mon quotidien. Je crois que je les comprenais mal. Et puis, du moment que Donatien était heureux… En fin de compte, ce qui m'aura le plus marqué, ce sont ces efforts incessants que j'aurai fournis pour le sortir de ses problèmes… Vous savez, la fidélité autrefois n'avait sûrement pas la même importance que dans votre temps. Il était mal vu de montrer une quelconque jalousie, ou quoi que ce fût d'autre d'approchant.

Bien entendu, l'amour m'aveuglait, et c'est peut-être la raison de mon manque de lucidité de l'époque. Douloureusement, j'ai pris conscience de bien des choses, peut-être trop tard, mais au moins les aurais-je comprises. Ma famille craignait terriblement d'être éclaboussée par les écarts de Donatien et avait pris toutes les mesures pour qu'il ne lui nuisît plus. Ma mère a aussi beaucoup agi dans mon dos, et j'ai dû la supplier bien souvent pour qu'elle m'aidât financièrement également. Ce ne fut vraiment pas facile.

J'ai entendu moult reproches. Vous savez, je suis vieille et malade, et je crains ne plus en avoir pour longtemps. Le reproche principal est que pendant des années, je me suis accrochée à lui et que j'ai tout tenté pour faire sortir, à chaque fois, Donatien de sa prison. Le jour de la révolution, celui de sa libération, j'ai demandé la séparation. C'est à ce moment-là que j'ai compris, mais il y avait eu auparavant quelques prémices à ce constat, combien il avait pu m'humilier et m'utiliser, combien grand avait été son plaisir de me rendre inférieure et parfois complice de ses perversités. Je crois que le pire c’est qu'il ait pu me reprocher mon manque de loyauté, alors que je passais ma vie à l'attendre et à me sacrifier financièrement et en temps aussi, rien que pour lui! Bien sûr, il a tout essayé pour me faire changer d'avis, mais rien n'y a fait. Mais j'ai réfléchi à ce reproche entendu si souvent. L'amour est toujours plus attrayant quand il nous fuit, que ce soit d'une manière ou d'une autre. La prison était un excitant pour moi, dans le sens où il prenait une forme de défi et exigeait un acte de bravoure et de courage de ma part. Ce va et vient incessant a rythmé très longtemps ma vie. Plus je déclarais mon amour à Donatien, plus celui-ci le piétinait. Il lui est même arrivé de me frapper lorsque je le visitais en prison. Au départ, je lui trouvais des circonstances atténuantes, mais par la suite, j'ai espacé mes visites et aussi les lettres que je lui écrivais.

Concernant votre question sur les romans que Donatien écrivait, j'ai eu l'occasion de les lire, ou du moins, pour certains, en entendre parler. Celui qui a déclenché ma colère est le livre:
«Justine ou les malheurs de la vertu», parce que Donatien y reprenait un scénario qu'il avait jadis mis en scène, avec une fille dont le vrai nom était Adélaïde qu'il était allé chercher à Montpellier, au cours de l'hiver 1774. Quant au contenu de ses romans, je comprends votre émotion. Pour moi, fervente catholique, mes oreilles et mes yeux parfois volontairement se fermaient, afin de ne pas chanceler à la lecture ou à l'évocation de certains passages.

Voilà Florence, ces quelques lignes pour résumer un tant soit peu mon existence. J'espère qu'elles auront répondu, du moins en grande partie, à vos interrogations.

Je reste à votre disposition chère amie, au plaisir!

Marquise de Sade