Distance |
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| Marquis, Je vis présentement une relation à distance, si on peut appeler cela ainsi. Mon amant, qui est aussi mon ami, mon amour, celui à qui je confie sentiments, espoirs et envies, désirs et fantasmes, habite en France et moi, au nouveau monde, de l'autre côté de l'océan atlantique. Cet été, nos désirs sont devenus réalité. Il est venu chez moi pour un peu plus de deux semaines, mais est reparti remplir ses obligations dans son pays. Bien sûr, nous travaillons pour son retour définitif chez moi, mais cela demande du temps et, malheureusement, de l'argent. Cela n'est pas le sujet de ce message, mais plutôt une mise en situation pour votre compréhension. Voilà, pendant ces deux semaines, nous nous sommes adonnés à bien des plaisirs et avons fait de nos envies et désirs une réalité. J'ai lu plusieurs de vos ouvrages, dont la philosophie dans le boudoir, lieu de la discussion et de l'amour. Voilà ce que je vis avec mon amant: ce qu'il faut de philosophie, de discussion, d'attention et, bien sûr, d'apprentissages, de sensations et de plaisirs. J'ai vécu le passage de la théorie, si bien expliquée dans vos romans, à la pratique. Il m'a initié à plusieurs de ces choses que vous m'avez d'abord fait découvrir par la littérature. Bien sûr, j'y ai pris goût. Plus que je ne l'imaginais... Maintenant qu'il est loin de moi, mon amant me manque. Nous nous sommes mis d'accord pour nous avouer et discuter des aventures que nous pourrions vivre l'un sans l'autre. Cependant, j'ai envie de me priver de ce genre de plaisir jusqu'à ce qu'il revienne m'honorer comme il se doit. J'ai envie d'être à la fois le maître, le dominant, celui qui accorde les faveurs et les retire, qui donne les sensations et les retient, et l'élève, le dominé, celui qui reçoit ou espère les sensations, selon le choix du dominant. J'ai envie de ne recevoir chez moi, dans mon lit (ou tout autre endroit...) que cet homme. Je veux effectuer cette contrainte sur moi-même. La privation... Je veux qu'à son retour, il soit le dominant qui me donnera enfin ce que j'ai tant désiré, ce à quoi j'ai tant pensé, sans me l'offrir... J'aimerais savoir, Marquis, ce qu'un homme comme vous pense de cette privation, sachant que mon amant trouvera peut-être de son côté quelques filles avec qui passer le temps, sans les aimer... Votre opinion ne changera rien à mon choix, mais par pure curiosité, j'aimerais savoir. Me prenez-vous pour une pauvre idiote, qui se prive inutilement? Pour une femme asservie ou aveuglée par l'amour, attachée au seul homme qui lui a vraiment fait connaître les plaisirs de la chair? Ou suis-je une fille qui souhaite tester les limites de son corps et de son esprit pour que les plaisirs et la douleur soient plus forts encore? J'ai pris un homme, pour vous, ce serait un mari, quelqu'un à qui je (me) jure fidélité (mais par choix et non par la loi) et j'ai choisi mon amant. Il se trouve qu'il s'agit du même homme. Bien sûr, si nous avons envie de vivre des expériences avec d'autre personnes, nous nous le dirons et prendrons une décision. Mais rien ne sera fait dans le secret. Ce serait une insulte à notre intelligence et un manque de respect. Vous devez comprendre que la fidélité que nous choisirons en sera une également «contestable» par les deux partis, dans le sens où si aucune envie ne nous mène ailleurs, elle sera totale, mais si nous voulons découvrir autre chose, nous le ferons dans le respect de l'autre, avec l'autre. Comprenez bien que personne ne m'impose cette privation, pas même mon amant et amour, car il comprend et connaît les besoins d'une femme sur ce sujet ( ce qui fait d'ailleurs de lui un merveilleux amant). Je ne suis l'Esclave que de moi-même (en dehors d'une chambre ou d'un boudoir bien sûr, où je suis tantôt le maître, tantôt l'esclave... vous me comprenez...). Petite digression: j'écris aussi. Vous m'inspirez bien des scénarios que j'envoie à mon amant dans nos correspondances. Je lui ai d'ailleurs envoyé un exemplaire de votre livre, La philosophie dans le boudoir. Faites-moi confiance, il ne tombera pas entre les mains d'un fou de Dieu ou d'un fidèle de cet imbécile de Robespierre qui vous déteste sans vous comprendre, sans rien comprendre. Oserez-vous m'envoyer une petite pièce, faite pour être jouée, celle-là, et non lue, comme la philosophie dans le boudoir... Je me ferai un plaisir de l'offrir à mon amant, à son retour... Revenons-en au sujet de cette lettre. Votre avis, Marquis... qui suis-je? Une élève attentive |
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| Chère élève, Sans le savoir, vous êtes en train de parfaire, seule, votre éducation sexuelle par le biais de cette privation. Car il est une école des plaisirs autrement plus ancienne que la nôtre, venant des Indes il me semble et qui porte le nom de tantrisme. Évidemment, ma mémoire n'est plus très bonne, faute d'être stimulée dans ce lieu de misère, et j'ai rencontré celui qui m'en a parlée, un voyageur croisé au détour d'un chemin, il y a maintenant fort longtemps. Il s'agit d'augmenter le plaisir perçu en retardant l'apparition de toutes formes de jouissance, jusqu'à la douleur (qui peut être une forme de jouissance, ne l'oublions pas). Si vous décidez de suivre cette voie, il est alors exclu d'user du moindre plaisir solitaire et il faut cesser la moindre petite chose susceptible de créer un épanchement de vos âpres douceurs. Je vous conseille de vous renseigner plus amplement sur cette philosophie qui vous fera un peu sortir du boudoir. Bien évidemment, il est possible que votre comportement ne soit une réminiscence toute féminine de la valeur morale de la fidélité, valeur pour laquelle les femmes penchent tout naturellement lorsqu'elles aiment. Car c'est là à la fois votre principale qualité et votre pire défaut: l'amour vous rend encore meilleure amante mais aussi et nécessairement plus exclusive. En ce qui concerne votre requête, je dois vous avouer, Madame, que je n'écris plus guère. Ces lieux n'y sont point propices car l'on est sans cesse dérangé. Heureusement, ce très cher M. Dumontay me permet de voyager lors de mes précieux moments de calme dans ce que vous appelez «la toile». Les heures que j'y passe me font regretter mon siècle qui pourtant fut riche de rebondissements. À mon tour, j'aurai une demande à vous faire: qui êtes-vous? Bien à vous, Donatien-Alphonse-François Marquis de Sade |
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| Marquis, vous manquez d'inspiration? Ce pourrait-il que vous perdiez la main... Y a-t-il quelques objets que je pourrais vous faire parvenir? Marquis, je crois que vous me privez de votre génie. Là est votre pouvoir. Peut-être ne voulez-vous pas donner sans recevoir? Je ferai le premier pas, alors. Je vous envoie un petit essai, si je puis dire, sur diverses notions, que j'ai écrit pour mon amant. Ne me jugez pas trop sévèrement. Je n'aime pas la critique en général, mais je redoute la critique de quelqu'un de plus doué que moi. Là est mon défaut. Mon amant devrait peut-être remédier à cela à votre façon? Voyez-vous cela Marquis, je m'offre à vous! Si j'ai mis du temps à vous écrire, Marquis, c'est que je suis très prise en ce moment. Cela m'amène à répondre à votre question. Je viens tout juste d'entrer à l'université de ma ville et y étudie la psychologie et la sociologie, deux sciences merveilleuses. Peut-être est-ce pour comprendre mon esprit tordu, vous direz, et vous aurez peut-être raison! La sociologie (ou sciences sociales) est assez récente, cela ne vous dit peut-être rien, mais faites-moi confiance. Je suis donc étudiante, Marquis, une élève attentive, comme vous le savez déjà. En plus d'étudier, je travaille un peu, mais surtout, j'invente, je crée, je fais ma vie. Je ne suis pas de ceux qui fuient leurs responsabilités, loin de là, j'assume toujours mes choix et respecte mes engagements, mais je fuis tout de même... dans les livres, Marquis. Et lorsque les livres ne me donnent pas ce dont j'ai besoin, j'écris ce que je voudrais lire. Bref, je suis toujours satisfaite. Jamais mieux servie que par soi-même. Je suis ce que je veux, soit dans la réalité, soit dans les livres, mais quelle différence cela fait-il, puisque l'idée que nous avons de nous-même est la seule idée de nous-même qu'il est possible d'avoir! Je suis une personne heureuse et aimée qui fait son propre bonheur, voilà, libre à vous de trouver cela pathétique. Faute de vivre à une époque où les idées sont à refaire, je vous lis, vous qui avez su innover. Et il y a cet homme qui est venu bouleverser mon indépendance, cet homme qui parle comme j'écrirais. Vous voyez ce que cela représente? J'ai lu votre message avec attention, Marquis, et je n'ai pas été surprise. J'approuve entièrement vos propos. Je crois qu'il y a un peu de tout cela dans ma décision, un peu de féminité, d'amour, de privation, d'éducation... Et je ferai quelques recherches sur le tantrisme, comme vous me le suggérez. Mais ne comptez pas sur moi pour cesser tout plaisir, je devrais cesser de vous écrire! Voilà ce que je suis. Et maintenant, voici le petit essai que je vous ai promis: «Monsieur, Je vous écris ces mots, qui surgissent du plus profond de mon âme, criant son manque de vous, dans un moment de solitude. Ma tête, elle, s'apprête à organiser sa vie autour de ce manque, mais mon coeur ne peut se résigner à ce que cette vie s'organise sans vous. Aussi, mes sens arrachent à ma mémoire, toujours avec presque trop de force, quelques bribes de votre éphémère passage, et me rappellent, toujours avec presque trop d'exactitude, ce que mon corps, ma tête et mon coeur ont ressenti en votre présence. Monsieur, je vous aime. Monsieur, je me rends. Me je me rends librement. Je vous appartiens, comme vous m'appartenez, et rien ne peux me faire oublier de qui se je suis l'élève, de qui je suis le maître. Vous, vous, et toujours vous. Il n'y a que vous. Bien sûr, je puis vivre sans vous. Quand vous n'êtes pas là, je ne meurs pas. Bien qu'une partie de moi s'éteigne, je ne meurs pas. Je respire, je me nourris, je crois, je vis et fais ma vie. Là est le sens de «pouvoir vivre sans vous». Mais, je souhaite vivre avec vous. Telle est la voie que je me suis tracée en toute connaissance de cause. N'est-ce pas encore plus fort et plus beau? Cette notion de choix n'est-elle pas plus satisfaisante que cette autre notion d'asservissement? Si je ne pouvais vivre sans vous, comment serez-vous certain que j'aime être avec vous? Ne vous arriverait-il pas de douter de mon amour, de croire que ce qui me retient à vous est le simple instinct de survie? Non, monsieur, je puis vivre sans vous, mais avec vous je veux vivre. Il ne se passe une journée sans que je ne le me rappelle. Chaque minute passée sans vous me rappelle qu'avec vous j'ai choisi de passer les minutes. Et pourtant je vis. Cette notion de choix n'en est-elle pas aussi plus triste? Car, au lieu de mourir, je me languis de vous. Je souffre par vous et par moi. Par nous qui avons fait ce choix. Cette notion de choix, je la préfère à toutes les autres, car elle me fait ressentir les effets de mon amour. Je vis donc je ressens. Et cette notion de choix, je l'aime, car j'en ai fait la soeur de la notion d'amour et qu'assumer le choix devient assumer l'amour. Monsieur, Je vous aime, vous et toujours vous, et cette notion qui a fait de moi votre chose et de vous ma chose. Je vous reparlerai de cette autre notion une autre fois. La notion de chose. Avec tous mes choix, que j'assume, donc, avec amour, votre chose qui a choisi de l'être.» Voilà, Marquis, cet essai. Me ferez-vous l'honneur de commenter? Parlez-moi de moi... Dans l'espoir de vous lire ou de vous réécrire, si vous le permettez. Donnez-moi le nom qu'il vous plaira. Je vous laisse le soin de mon nom, ce sera un pas vers la création dans cette prison qui vous prive de votre talent. |