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Citoyen,
C'est pour moi un grand honneur de pouvoir enfin vous parler, ne
serait-ce que virtuellement étant donnée l'immense
admiration que j'ai pour vous.
Vous représentez à mes yeux tant de choses que je
n'userai pas votre temps à vous les expliquer. Je sais que vous
êtes un homme occupé, la survie de la Patrie demandant
énormément de travail, c'est pourquoi j'en viens à
ma question.
Que pensez-vous d'Olympe de Gouges qui combattit à votre
époque pour les droits de la femme?
Plus généralement, qu'est-ce que vous pensez,
personnellement, de l'accès des femmes aux affaires politiques?
Êtes-vous comme tous les hommes de votre époque, à
savoir pensez-vous qu'une femme doit rester chez elle et s'occuper du
ménage, ou alors, plus ouvert d'esprit, seriez-vous favorable
à ce qu'elles prennent une part plus ou moins importante
à la vie politique de la Patrie?
Olympe de Gouges disait qu'«une femme, puisqu'ayant le droit de
monter à l'échafaud, devrait également avoir celui
de monter à la tribune». Je crois savoir que vous
n'êtes pas de cet avis, mais êtes-vous pour autant
complètement hostile à leur entrée en politique?
Merci monsieur du temps que vous accorderez à la lecture de
cette lettre et de la réponse que vous y ferez peut-être.
Sachez, Monsieur, que, quelle que soit votre réponse, mon
admiration pour vous restera aussi grande qu'elle l'est à
présent, bien que je trouve profondément injuste que les
femmes se voient privées d'un siège à la
Convention. Elles sont citoyennes aussi après tout.
Mes respects les plus sincères, citoyen
PS: Si vous vouliez bien transmettre mes salutations au citoyen
Saint-Just, j'en serais ravie et reconnaissante envers vous.
Citoyenne,
J'avoue de ne point connaître personnellement la femme de Gouges,
quoiqu'elle m'ait un jour proposé, avec la familiarité
digne des dames de vie légère, de prendre un bain
ensemble, sans parler d'autres termes dont elle a bien voulu me
gratifier. Je n'ai que faire des diatribes d'une aventurière de
surcroît royaliste, qui se plaît à mêler
dangereusement dans ses pamphlets les maximes du patriotisme dont elle
ne comprend que vaguement le sens, avec les perfidies les plus
contre-révolutionnaires et extravagantes.
À ce propos, je tiens à remarquer que je ne vois pas de
rapport entre «le droit de monter à l'échafaud et
celui de monter à la tribune»; ceci traduit bien le
brouillard manifeste régnant dans la tête de l'auteur de
ces lignes.
Monter à l'échafaud n'est pas même un droit, mais
un châtiment sévère auquel tout criminel
condamnable à mort, homme ou femme, est exposé; c'est un
devoir d'expier un crime car il n'est mérité que par lui
et ne fait aucune distinction entre un citoyen de son pays ou un
étranger. Rien d'honorable à cela.
Monter à la tribune est une liberté, celle de parole.
Nulle loi, à ma connaissance, n'exclut une femme de la
jouissance de cette liberté à part les cadres
prévus pour l'abus de ladite liberté. Ne sont point rares
les cas lorsque l'assemblée reçoit dans son sein une
délégation où les représentantes du beau
sexe sont du nombre et elles ne se tiennent pas coi. Entendre la voix
féminine arrive également dans des sociétés
fraternelles composées des deux sexes, ce qui est fort louable
sauf lorsque cette tribune sert à propager des vues
aristocratiques et contre-révolutionnaires, et les voix de
femmes ne sont alors utilisées que pour porter le trouble et le
discrédit sur la chose publique et avilir la
représentation nationale.
Par contre, élire et se faire élire représentant
de la nation, c'est effectivement un droit dont les femmes sont exclues
selon la constitution. Mais, êtes-vous sûre, citoyenne, que
les femmes de la France le réclament pour elles, ce droit, sauf
naturellement, quelques exaltées ou intrigantes entendant
régir le pays à la manière des courtisanes
royales? Lisez les doléances de la nation: n'y a-t-il pas
d'autres plaintes, bien plus préoccupantes, comme l'état
malheureux des mères voyant leur santé décliner ou
leurs enfants périr, puisqu'elles vivent dans la misère
noire et dans l'ignorance des règles élémentaires
de propreté? Inscrire l'égalité dans le code
civil, offrir le secours aux mères nécessiteuses et
l'éducation à tous les enfants, protéger la
maternité, voici des actions bien plus urgentes pour
améliorer la condition féminine.
Il est possible qu'une femme soit capable de légiférer,
mais elle serait aussi bien capable de manier une arme au besoin;
est-ce pour autant qu'il faut envoyer nos citoyennes aux
frontières? Nos armées vaincraient-elles mieux et nos
bans seraient-ils mieux assurés si les mères, laissant
les foyers, allaient se battre? J'en doute fort. Si la nature a
créé femme et homme différents, c'est non pas pour
abaisser l'un et élever l'autre, mais pour mieux accomplir le
devoir qui est propre à chacun.
Ce n'est pas pour autant que l'importance d'une femme
républicaine soit diminuée! Détrompez-vous: les
femmes prennent bien part à la vie politique de leur patrie -
les glorieuses journées du 14 juillet, du 5 octobre ou du 10
août en sont témoins. L'homme est citoyen dans son pays,
et la femme y est citoyenne. Elle se place donc à
côté de lui et non à sa place, mais le combat que
la liberté mène contre le despotisme, est aussi le sien.
Mères, épouses, soeurs, filles de nos patriotes,
croyez-vous, qu'elles n'ont pas leur rôle à accomplir?
Seulement, cela doit être leur rôle, et non celui d'un
homme. L'aide précieuse d'encouragement et de soutien que nos
belles patriotes ont apportée à la patrie en guerre,
serait-elle oubliée? Rallier tous les coeurs sous les
bannières du patriotisme, inspirer l'amour de la patrie et la
concorde, unir tous les esprits autour de la liberté, consoler
et soutenir nos défenseurs, qui le fera mieux que ce sexe
puissant? N'est-ce pas une destinée digne d'une
républicaine?
Le temps n'est pas venu encore de discuter les avantages ou les
inconvénients d'une autre manière d'élections.
Cependant, ne soyez point déçue, citoyenne. Il va de soi
que nulle génération ne puisse soumettre à ses
dispositions les générations à venir. Il se peut
qu'un jour éloigné, lorsque le progrès et
l'éducation auront fait des merveilles, nos descendants revoient
les modalités électorales dans le sens favorable à
votre démarche, et il y aura alors des femmes dans leurs
assemblées. J'espère seulement qu'ils auront de bonnes
raisons de le faire.
Je vous transmets les salutations fraternelles du citoyen Saint-Just,
et reste, citoyenne, votre humble serviteur,
Maximilien Robespierre
Je vous remercie vivement citoyen pour cette réponse si franche.
Je dois reconnaître que, vue sous cet angle, la place des femmes
dans la France révolutionnaire est parfaitement justifiée.
Je reste, cependant persuadée, comme vous l'évoquez
vous-même, qu'un jour, nous trouverons des femmes dans les
assemblées.
En vous remerciant, ainsi que le citoyen Saint-Just et avec mes
salutations respectueuses.
Salut et Fraternité Citoyen! |