| | | Le Septidi 17 Thermidor an CCXIX de la République une &
indivisible
Salut et fraternité, citoyen Robespierre !
Je
figure parmi ces citoyens qui, soucieux de vérité et d'honnêteté, patriotes
sincères et attachés aux affaires publiques, tâchent de ne s'en laisser compter
et tentent de voir au-delà des discours officiels la réalité de ce qui fut et
est. C'est pourquoi, et bien que j'aie, je le confesse, pour votre personne
(c'est ce que vous êtes à nos yeux, aujourd'hui), une sympathie instinctive
depuis mon plus jeune âge, je n'hésite pas un instant à me ranger à vos côtés,
et parfois même à me revendiquer robespierriste. En nos temps troublés où les
perspectives sont aussi peu nombreuses qu'avenantes et où la démotivation pour
l'intérêt général et le domaine public est croissante dans la Nation, désabusée
qu'elle est de se voir flouée par ceux qui sont censés la représenter, je vous
ai pris en quelque sorte pour modèle. J'ai découvert hier ce site «Dialogus» et
je trouve l'occasion bonne pour vous poser quelques menues questions. Elles
portent sur les sujets les plus divers, et certaines d'entre elles sont fort
longues. J'espère que vous aurez le temps d'y répondre.
- On a retrouvé
dans la correspondance de Brissot la preuve que, durant la Législative, il ne
s'était fait le héraut de la guerre étrangère que pour être «porté» par un
courant populaire et patriotique, un genre de «brevet de civisme», si vous
voulez, et comptait bien que le roi la refuse, afin de discréditer la monarchie
(alors encore en place) et accroître encore l'influence de sa faction sur le
gouvernement et l'assemblée. Vous doutiez-vous de cette manœuvre? Que vous
inspire ce comportement machiavélique et cynique?
- J'ai lu dans une
l'une de vos nombreuses biographies que vous n'étiez pas homme à éprouver grande
haine pour un individu, si méprisable ou traître fut-il, mais que vous auriez
entretenu à l'encontre de Brissot une grande haine, au point de le menacer une
fois. Est-ce vrai?
- J'ai souvent lu (chez des auteurs comme Albert
Mathiez, par exemple), que les Girondins comptaient réunir une «assemblée des
suppléants» à Troie pour «court-circuiter» la Convention nationale, voire de
faire renverser icelle par l'armée. Ce serait l'urgence de la situation qui
aurait conduit la Commune de Paris à se mettre en contact avec de grandes
figures populaires de la Convention (vous-même, Billaud, Couthon notamment) afin
de mettre au point la journée du 2 juin. À cette occasion, s'il faut en croire
Billaud, vous vous seriez montré pusillanime, refusant que plus de cinq ou six
parlementaires soient démis, quand la Commune envisageait d'en proscrire plus
d'une cinquantaine. Les 22 parlementaires arrêtés, de même que les membres de la
commission des 12 (dont deux figuraient dans la première liste), serait le
résultat d'intenses tractations entre vous-même et les représentants de la
Commune. Qu'en est-il?
- Dans l'analyse que fait l'historien Patrice
Gueniffrey sur la politique de la Terreur il est estimé que, si la situation
réelle de la République n'était guère précaire, le ressenti de cette situation
par la population -à qui parvenait tous les jours des nouvelles alarmantes (et
souvent fausses, manipulées par les publicistes révolutionnaires comme par les
aristocrates)- la faisait apparaître comme précaire, ce qui justifiait aux yeux
du peuple l'ampleur et la sévérité des mesures prises. En revanche, il est
estimé dans la même analyse que les membres du Comité de Salut public estimaient
sûrement la situation point trop catastrophique et même plutôt réjouissante
compte tenu des circonstances (guerre de toutes les monarchies européennes
coalisées, guerres civiles contre les fédéralistes et l'armée royale et
catholique, essentiel de l'administration entre les mains de cadres d'Ancien
Régime, etc.), et donc que ce comité et ses membres (y compris le «Grand Comité
de l'an II», comme on surnomme le Comité de Salut public reconduit depuis
vendémiaire an II, septembre 1793) auraient sciemment mis en place des mesures
inconsidérées pour asseoir leur domination sur le peuple et la représentation
nationale. Quel est votre sentiment sur cette assertion?
- Dans votre
fameux discours du 8 Thermidor an II, vous exposez clairement qu'il y a dans les
comités des faux patriotes ou, du moins, des individus dont l'efficacité à
servir la République est pour le moins douteuse. Cependant, vous ne citez pas de
noms. D'après les analyses à l'emporte-pièce que l'on fait fréquemment de nos
jours, ce serait cette absence de nom qui aurait fait planer sur chaque
représentant le sentiment d'être visé par une «liste de proscription».
Cependant, dans ce discours, vous citez à l'envie des noms comme Brissot,
Danton, etc., bref, des individus traîtres à leur patrie qui ont été châtiés
pour leurs crimes. Le seul individu encore en vie qui soit cité dans votre
discours est Cambon, membre du comité des finances, que vous accusez
d'entretenir la crise des subsistances (ce qui vous a d'ailleurs valu de sa part
une virulente admonestation). Pourquoi avoir cité Cambon, alors que l'urgence
première était de ne pas voir le gouvernement révolutionnaire coupé du peuple
par les agissements coupables de certains représentants en mission qui ont fait
œuvre de cruauté, de corruption, d'accaparement et de clientélisme, tels Fouché
et Collot à Lyon, Javogues à Montbrissont, Barras et Fréron à Toulon puis
Marseille, Carrier à Nantes, Tallien à Bordeaux, etc... J'ai, sur le sujet, une
théorie toute personnelle à vous soumettre. Vous êtes certes un homme de
principes, mais le surnom de «chat» qu'on vous a attribué à la Constituante
n'était pas usurpé et vous aussi avez su faire preuve d'un sens tactique certain
dans la manœuvre politique. Cette qualité, certes moins estimable que votre
attachement indéfectible à la cause du peuple, est ce qui vous distingue
premièrement de Rousseau, que vous admirez tant: non seulement vous vous
impliquez dans la vie publique mais vous savez le faire en usant des méthodes
parfois peu honorables qui sont malheureusement monnaie courante dans tout
système parlementaire. Surtout, votre maîtrise tactique de la politique (ce que
de nos jours on nomme la «politique politicienne») n'a aucunement entamé ni vos
convictions ni vos espoirs, qui me semblent s'être au contraire renforcés avec
le temps. Mon idée est que dans cette occasion, vous avez tenté une habile
manœuvre tactique qui avait déjà fonctionné avec succès pour circonvenir Hébert.
Lors de cet épisode, malgré les soupçons qui pesaient sur ce triste sire et sa
clique depuis longtemps déjà, vous aviez dû en quelque sorte couper les
hébertistes de leur base, les sans-culottes. Lui les séduisait par un
maximalisme permanent, des appels au meurtre quotidiens et des incitations à
prendre les armes pour renverser et la Convention et les Comités. Mais si, par
ces cris de fureur, il pouvait se parer d'un semblant de pureté révolutionnaire,
il ne satisfaisait pas le légitime désir des sans-culottes à des réformes
sociales. En quelques mots, il criait fort pour protester, mais ne proposait
rien, ou si peu! Vous-même ainsi que le Comité tout entier avez en quelque sorte
«doublé» Hébert sur sa gauche sur le volet social, satisfaisant par une
politique, peut-être pas idéale mais en tous cas sur la voie de l'être, les
revendications populaires. Dès lors, l'arrestation d'Hébert et de ses suiveurs
ne provoqua nul remous, le procès put s'instruire sans incident, et sa duplicité
mise en lumière de manière éclatante. Je pense que c'est la même manœuvre que
vous vouliez mettre en œuvre face aux sanguinaires Fouché, Tallien, Barras,
Fréron, Javogues, Carrier, etc. Fouché élu président du club des Jacobins deux
jours après votre propre élection à la présidence de la Convention, et deux
jours avant la fête de l'Être Suprême, était le signe indubitable que parmi
certains cercles de patriotes sincères, sa cruauté et la vilenie de ses actes -
exécuter par milliers des gens sans procès, priver de leurs droits naturels et
imprescriptibles des citoyens sur simple suspicion, etc. - étaient signes d'une
droiture patriotique certaine. En accusant de front ceux qui, en dévoyant
jusqu'aux principes les plus sacrés de la Révolution, pouvaient prétendre en
être les plus fervents instruments, vous-même et ceux qui, au Comité, étaient
comme vous horrifiés de ces pratiques coupables, risquiez de voir des patriotes
sincères se dresser contre la Convention, engendrant une guerre civile dans
Paris même, qui aurait été ô combien plus meurtrière et dommageable à la
République que la guerre de Vendée! C'est, à mon avis, l'une des raisons de
votre empressement à régler le problème des subsistances (ainsi, évidemment, que
le soucis constant de n'importe quel patriote de permettre à ses concitoyens de
disposer des moyens de garantir leur existence). Et c'est selon moi dans cette
démarche tactique autant que politique (au sens le plus noble du terme) que vous
vous en êtes pris nommément à Cambon, coupable à vos yeux sinon de trahison, du
moins d'inefficacité dans la gestion de la crise des subsistances. Mais vous
ignoriez peut-être que circulaient depuis longtemps parmi vos collègues de
fausses listes de proscription, et que Cambon, sûrement, s'était vu figurer sur
l'une d'elles. Mis en cause, il y voyait le signe que vous désiriez l'envoyer à
l'échafaud, et il s'est défendu comme tout honnête homme injustement menacé (il
le croyait) l'aurait fait. Car je pense que vous vous trompiez en lui imputant
la responsabilité de la crise des subsistances. En vérité, cette crise était
fort limitée et circonscrite (surtout quand on compare à celle qui sévissait par
exemple en Angleterre à la même période), et Cambon s'est plutôt bien débrouillé
dans la gestion des finances publiques, quand bien même il lui manquait une
certaine fibre sociale qui lui aurait peut-être permis de prendre en
considération autre chose que la stabilité des prix et la récupération des
assignats en circulation. Que pensez-vous de ma théorie?
- On dit que,
lors de votre attente dans l'antichambre du Pavillon de la Liberté (aujourd'hui
Pavillon de Flore), siège du Comité de Salut public, après votre arrestation, le
citoyen Saint-Just aurait dit en contemplant la Déclaration des Droits de
l'Homme et du Citoyen affichée à un mur: «au moins, nous n'avons pas fait tout
cela pour rien». Est-ce vrai? Que cela le soit ou non, que vous inspire le fait
que de 1795 à 1946 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen fut quasi
oubliée des divers législateurs français, et ce quel que soit le régime? Que
vous inspire le fait que la Déclaration inspirée directement de vos principes,
celle de l'an I, celle que le citoyen Saint-Just désignait peut-être, soit,
elle, encore oubliée aujourd'hui?
- De nos jours, l'Assemblée nationale
est divisée en groupes parlementaires, chacun ou presque rattaché à un parti,
groupes irréductibles qui s'opposent ou s'allient les uns aux autres sans autre
fondement que l'usage et la doctrine préconçue de chacun. Se forment ainsi peu à
peu deux factions générales, que l'on nomme «gauche» et «droite» comme à votre
époque. Vous qui avez combattu les factions, que vous inspire cette
institutionnalisation par la République française du système
partisan?
Une remarque pour finir:
À mon époque, vous le savez sûrement grâce
à des échanges antérieurs, nous vivons sous un
régime républicain. Nous devrions nous réjouir de
cela, et c'est un fait qu'il est appréciable de pouvoir
concourir au processus de décision politique, fut-ce simplement
par l'intermédiaire du vote. Néanmoins, règne
parmi le peuple français une sorte d'apathie qui va se
généralisant, un désintérêt de la
manière institutionnelle dont sont gérées les
affaires publiques. Ce phénomène, que l'on nomme
couramment «crise de la démocratie», se manifeste
d'ailleurs également chez nos voisins. Mais la France a ceci de
particulier qu'elle abrite un peuple dont l'engagement sur le terrain
politique est semblable à nul autre depuis deux siècles.
Les étrangers qui viennent en villégiature profiter de
l'air doux de nos campagnes sont en général
éberlués de voir de simples citoyens débattre
politique, que ce soit autour d'un repas ou d'un bon verre. Aussi, ce
désintérêt, qui se manifeste par une forte hausse
de l'abstention électorale, la marginalisation de l'engagement
dans les syndicats (des structures de coopération de
travailleurs de différents corps de métier et de
différentes régions qui s'unissent pour défendre
leurs intérêts communs) ou les associations et la
rareté de la participation aux débats publics ou encore
aux réunions officielles est-il particulièrement
remarqué en France, terre politique par excellence. Je pense que
cela vient du fait que, si notre régime est républicain,
il n'est pas pour autant une République. Je tiens en effet pour
acquis que des institutions dans lesquelles le peuple exerce sa
souveraineté par l'élection de représentants par
des électeurs pris dans un corps de citoyens ne suffisent pas
à fonder une République. La République ne se
réduit pas à une forme institutionnelle. Mieux: elle
n'est liée à aucune forme institutionnelle en
particulier. Ce sont ses principes sacrés qui la fondent et qui
lui donnent sa force. Je pense que vous êtes d'accord avec moi
sur ce point. En effet, je me suis replongé dans mes archives et
en ai extirpé le premier numéro de votre
«Défenseur de la Constitution», dans lequel vous
proclamiez avec force être à la fois monarchiste et
républicain et même vous moquer du régime en
vigueur pourvu que les principes demeurent (je vous cite):
«Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que
réside la solution du grand problème social? Sont-ce les
définitions inventées par les diplomates pour classer les
diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des
nations ou la combinaison des lois et des institutions qui en
constituent la véritable nature? Toutes les constitutions
politiques sont faites pour le peuple; toutes celles où il est
compté pour rien, ne sont que des attentats contre
l’humanité!»
En
espérant une réponse de votre part et dans la perspective d'échanges
ultérieurs,
votre dévoué,
Citoyen Martinez |