La loi du 22 prairial
       

       
         
         

Paul Polux

      J'ai une fille (8 ans) et un fils (2 ans) qui se prénomme Maximilien. Pas en la mémoire de quelques empereurs (autrichiens) mais bien de toi.

Tu as fait de très grandes choses pour la République et amoureux de la justice et de l'égalité, je t'ai suivi dans tes actions.

Alors une question: pourquoi la loi du 22 prairial forcément antidémocratique et dictatoriale? Elle donne à tous les corrompus, profiteurs et agioteurs que je croise l'occasion de te brandir en exemple du danger de la vertu et de la droiture. Forcément dangereuses puisqu'elles donnent ça.

Éclaire-moi Citoyen que je puisse donner à Maximilien (le mien) des arguments quand il me posera (je l'espère) cette question.

Bien à toi.
          
          

Robespierre


 
Citoyen, 

Je te remercie pour ton attention.

Je conçois ton désarroi pour la loi du 22 prairial, Citoyen. Sache que cette décision ne fut pas facile à prendre pour nous non plus. Toutefois, je ne suis pas enclin à croire que la vertu et la droiture que je reconnais avoir en un certain degré, y soient pour grand-chose, si ce n'est par l'application stricte du principe selon lequel les criminels doivent expier leurs forfaits.

Si j'étais un démagogue comme l'on aime me dépeindre, j'aurais pu renvoyer ta question à la Convention nationale, puisqu'elle l'a adoptée. Mais je te répondrai autrement. 

Tu qualifies ce décret d'«antidémocratique». Je me permettrai juste de te répliquer que le 19 vendémiaire an II, à cause des dangers de la guerre extérieure et civile, l'Assemblée nationale a officiellement décrété en France le gouvernement révolutionnaire, qui diffère du gouvernement ordinaire, celui de la démocratie (qui est notre but). Il obéit à d'autres impératifs, s'appuie sur d'autres principes et est donc régi par d'autres lois. Il en découle qu'au moment de l'adoption de la loi du 22 prairial an II, par la force des choses, le pays ne vivait pas encore sous le régime démocratique à proprement parler.

Pourquoi cette loi, la réponse à cette question a été clairement donnée par Couthon le 22 prairial, séance tenante. Pour ma part, je ne pense pas avoir eu d'autres considérations que celles exposées par mon collègue. En revanche, les débats amers qui s'ensuivirent les deux jours suivants, t'expliqueraient, citoyen, bien des choses. Cette loi visait les coupables haut placés, qui, investis des pouvoirs, en ont abusé contre le peuple et la patrie. Dans mon esprit, elle n'aurait jamais dû être retournée contre les individus insignifiants aussi coupables qu'ils puissent être, car il ne faut pas mélanger les criminels du droit commun et les vils suppôts du despotisme qui agissent encore sur le sol français, ni les conséquences de leurs forfaits. 

Quant au petit Maximilien, tu pourras lui dire que je voulais juste écraser quelques serpents venimeux, quelques individus aux mains pleines du sang des victimes innocentes et de la rapine qui se cachaient sous l'ombre de la Convention et s'y croyaient impunis. Après leur disparition, la justice aurait triomphé, leurs horribles forfaits, qui déshonoraient la République, seraient effacés et les victimes vengées. La Convention débarrassée de leur présence infâme aurait retrouvé son éclat. 

Mea culpa, ce glaive qui devait terrasser les scélérats et conspirateurs, j'ai contribué à le forger. Par la force des choses, il est tombé entre les mains impures de ce comité qui se prétend révolutionnaire et qui s'est fait un devoir de protéger les conspirateurs et les aristocrates et de poursuivre les simples citoyens. Et ils s'en sont servi à coeur joie contre tous les malheureux qu'ils ont immolés sans état d'âme, sans doute, pour avilir et abaisser la représentation nationale et ternir sa réputation. Pratique qui m'est répugnante et dont, témoin impuissant, je refuse de partager l'opprobre.

Bien à toi, citoyen, 

Maximilien Robespierre





         

Paul Polux

      Je lui dirais à mon petit Maximilien, compte sur moi citoyen... Et sur lui. Mais foutre que l'on se sent seul à partager tes idées en ce monde. Un rouge, le couteau entre les dents, idéaliste, extrémiste...


Ils sont devenus fous!

Salut et fraternité.
         
         

Robespierre

      Courage, citoyen, ne sois pas si désespéré. Beaucoup de patriotes souhaitent le bien d'une manière générale, mais peu parmi eux seraient résolus dans leur obstination à le faire triompher. Les vrais défenseurs de la liberté et de l'égalité ne sont jamais nombreux. Moi aussi, plusieurs fois, j'ai cru être seul dans le combat pour les droits du peuple que je menais, livré aux poursuites et exposé aux calomnies des ennemis du bien public. Force est de reconnaître que chaque fois, je voyais des patriotes se lever pour me soutenir et partager cette lutte. Ceux qui gardent précieusement les idées de la Révolution, sont toujours présents, j'en suis persuadé, sinon la France aurait déjà cessé d'exister.

Avec l'assurance de ma sincère estime,

Vive la République,

Maximilien Robespierre