La dernière prophétie de Cazotte |
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Paris, 1er septembre 1792 Bonjour Robespierre, Tu as peut-être entendu parler de ce souper pendant
lequel, au début de 1788, j'avais prédit à des convives inconscients
ce qui devait nécessairement arriver. Comme je l'avais annoncé je vais
en être une des premières victimes; je le savais et c'est avec sérénité
que j'attends mon destin. Avant de mourir je confie quelques lettres à monsieur
Dumontais en lui indiquant la date à laquelle il devra les remettre; c'est
ainsi qu'à la veille de sa mort la pauvre Marie-Antoinette apprendra le sort
que la Providence réserve à ses bourreaux: je lui ai écrit que
peu de temps après elle c'est l'infâme Hébert qui la suivrait
à la guillotine, devant laquelle il se montrerait ignoble de peur. Toi qui
vis dans l'avenir, tu sais bien comment les choses se passeront. Aujourd'hui c'est à toi que je m'adresse. Te crois-tu
invulnérable? Regarde à la Convention: il n'est pas un seul parlementaire
qui ne tremble dès que tu jettes les yeux sur lui. Personne n'est sûr
de ne pas être jeté en prison ce soir et exécuté demain.
Comme tu l'as voulu, c'est le règne de la Terreur; mais si personne ne peut
compter sur toi, sur qui toi-même pourras-tu compter? Qu'un audacieux ose élever
la voix et tu verras se dresser pour t'abattre tous les pleutres qui t'applaudissaient.
Tu peux menacer, bien sûr, mais si une voix demain te demande de citer nommément
tes ennemis, en seras-tu capable? C'est toute l'assemblée que tu devrais énumérer. Je sais que tu ne crains pas la mort, mais il y a un spectacle
qui ne te sera pas épargné; tu as constaté que le peuple, pour
lequel tu affirmes te battre, est maintenant dégoûté du sang:
on guillotine presque en cachette et les foules n'entourent plus l'échafaud.
Eh bien, quand ce sera ton tour, on verra toute une masse humaine revenir pour être
régalée de ton supplice. Jamais le roi, jamais la reine n'auront déchaîné
autour d'eux de tels hurlements de joie. Pendant les quelques instants qui te seront
donnés à vivre, essaie alors de réfléchir et de te mettre
enfin en question. Tu reprocheras à cette prophétie d'être
obscure: je ne te cite pas un seul nom parmi ceux qui complotent contre toi, mais
tu peux facilement voir le visage de ton ennemi; ouvre ta fenêtre, regarde
les passants et avise le premier venu. À bientôt dans l'autre monde, Jacques Cazotte |
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| Mon bon Monsieur, Hélas, je suis obligé de vous décevoir: non seulement votre fameux souper m'est totalement inconnu, mais de plus, si votre prédiction est certes fort instructive quant aux malheurs qui frappent la France et ne tarderont pas à s'abattre sur ma tête, elle n'est nullement neuve et originale. Depuis que je m'oppose fermement à tout mépris des droits du peuple, et dénonce tous les abus et toutes les intrigues qui se trament contre la patrie, rare est le jour où je ne reçois pas dans mon courrier, avec des lettres d'encouragement et de soutien des bons patriotes, une ou deux missives contenant des prophéties comme la vôtre. Depuis la Constituante, des marques d'inimitié, des avertissements violents, des menaces des supplices en tout genre, me parviennent régulièrement. J'en ai pris habitude et ceci ne m'inquiète pas outre mesure, car aucun contre-révolutionnaire ne se privera du plaisir de peindre la France libre et fraternelle d'aujourd'hui comme déchirée et tremblante de peur, et la révolution glorieuse accomplie par le peuple français comme l'ouvrage du «jacobinisme». Quant à ma prochaine mort, eh bien, elle ne m'effraie pas car la longévité n'est jamais entrée dans mes prévisions. Je sais fort bien qu'en proférant des paroles de défense du peuple, j'aiguise contre moi mille poignards, mais c'est bien pour cela que je les dis. Même rejeté par le peuple, comme vous m'annoncez, je me sacrifierai sans hésiter pour sa cause, et j'accepterai avec transport de tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur. Adieu, Maximilien Robespierre |