| | | Salutations
Je vous prie de bien vouloir
excuser mon «alter ego» Aurore Clolit. Elle est en plein dans une
période que l'on appelle par euphémisme «l'âge bête» et n'a pas pu
s'empêcher d'aller écrire des bêtises à l'Incorruptible. Passons.
Je
suis passionnée par cette facette de l'histoire, à la fois cruelle et
généreuse, qu'est la Révolution française. Aussi ai-je lu le plus de
romans et autres fictions possibles sur ce sujet. Ce que j'aime
particulièrement, c'est voir comment les personnages y sont
représentés. Un de vos correspondants a déjà mentionné
«Quatre-vingt-treize». Dans sa pièce «Pauvre Bitos», Jean Anouilh vous
caricature, pour présenter Bitos, et vous décrit comme un envieux
médiocre qui en veut à la terre entière, ce qui est déformé de la
réalité. Le manga (bande dessinée japonaise) «La Rose de Versailles»
est centré sur la vie de Marie-Antoinette. L'auteur n'hésite pas à
falsifier la réalité pour l'encenser. Mais curieusement, vous êtes vous
aussi présenté comme un personnage très sympathique, sans que l'auteur
ait eu besoin de forcer le trait, sauf peut-être pour le fait qu'elle
vous présente comme un orateur très doué, ce qui, désolée de le dire,
est plutôt faux. Saint-Just est aussi là (il devient un splendide
androgyne), mais ni Danton, ni Marat ne sont présents (peut-être à
cause leur apparence physique peu reluisante). «La comtesse de Charny»
de Dumas se contente du cliché traditionnel «Marie-Antoinette et
Danton: gentils, Robespierre, Marat et Saint-Just: méchants». De toute
façon, il est loin d'être le meilleur roman de Dumas. À mon humble
avis, la meilleure œuvre est le drame de Buchner: «La mort de Danton».
Même si le personnage principal est Danton et la fatalité de son
destin, vous y tenez un rôle important. Ici, pas de bon ou de mauvais,
vu qu'il s'agit d'une tragédie. Dans un monologue, vous (enfin, si je
puis dire) exprimez vos hésitations, vos troubles, votre foi
inébranlable en la République, qui vous pousseront à signer
l'arrestation de vos anciens compagnons de lutte.
Si vous avez lu un de ces ouvrages dans la tombe où vous
êtes en repos (comme dit Saint-Just), pourriez-vous
émettre un avis ?
Au revoir
Madame,
Vos relations avec «votre alter ego», dont le nom est
l'anagramme du vôtre, m'importent très peu, je l'avoue…
Vous ne pensez tout de même pas que la situation dans laquelle se
trouve la République soit propice à ce que je passe mon
temps en lecture de romans? Quoique cela semble être une
évidence, je précise que je n'ai lu aucun des livres que
vous me citez, et je ne compte point en demander des renseignements aux
citoyens de Dialogus. Croyez-vous que ces écrits valent les
pages immortelles de Corneille, de Racine, ou du grand Rousseau? Je
préfère consacrer les quelques pauvres loisirs dont je
puis disposer, à la lecture de leurs œuvres chargées des
vérités profondes et éternelles, plutôt que
de perdre mon temps pour des ouvrages qui, de votre propre aveu, ne
font que falsifier la réalité.
Vive la République!
Maximilien Robespierre
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