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Bonjour Arthur,
Votre relation avec Paul était chaotique, pourquoi un si
grand amour si déchirant; l'absinthe y était pour quelque chose. Dis-moi, si
l'absinthe rend vraiment fou on ne peut plus en trouver de nos jours, alors
explique-moi un peu, le goût, le délire que cela donne et comment boit-on cette
boisson: J’ai entendu parler de sucre.
J'attends avec impatience. Merci
d'avance.
À bientôt sur Dialogus
TESS
Chère mademoiselle,
Le «grand amour» que vous me prêtez avec Verlaine a
effectivement été mis à mal par la fée verte, entre autres spiritueux, mais
aussi par la versatilité de mon ami, qui n'a pas toujours su être cohérent avec
lui-même... Et puis ne dit-on pas que «les peuples heureux n'ont pas
d'histoire»? Un amour paisible ne nous aurait pas convenu. L'absinthe a un goût
d'anis plus ou moins prononcé, et le sucre que vous mentionnez sert simplement à
adoucir ce goût quelque peu amer. Dans les règles de l'art, on sert un fond
d'absinthe dans un verre, sur lequel on pose une cuiller ajourée contenant un
sucre que l'on imprègne d'alcool et sur lequel on fait couler de l'eau goutte à
goutte jusqu'à ce que le sucre se dilue et que le breuvage se trouble. Je ne
peux pas vous dire si l'absinthe rend fou, j'en ai abusé parfois, mais j'ignore
si les délires et les visions alors rencontrées provenaient de l'absinthe ou
simplement de l'alcool... Mes hallucinations, que j'ai essayé de transcrire dans
les Illuminations, étaient-elles celles d'un fou? Je préfère penser que
l'alcool m'a aidé à dépasser les apparences, bien que je pense, comme
Baudelaire, qu'un bouvier ivre ne verra que des boeufs dans
l'ivresse.
J'espère avoir répondu à vos interrogations.
Bien à vous
Rimbaud |