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Cher monsieur Rimbaud,
Je n'aurai pas la prétention de me prétendre connaisseur
de la prison qui aura possédé de votre esprit et aura
été la première étape de votre perte.
En effet, vous êtes le symbole du «génie fou»
comme beaucoup d'hommes ayant foulé cette terre, cette folie qui
vous aura permis de vous faire connaître. Un homme sain d'esprit
pourra-t-il jamais créer quelque chose d'original? J'en doute
sincèrement. Mais cette folie que la plupart vous prêtent,
est-elle réelle? Je suis certain que vous aviez conscience de ce
point évoqué plus haut; vous aviez besoin de ça
pour écrire, vous aviez besoin d'être fou, vous y serez
certainement parvenu grâce à la drogue et à
l'alcool, vous êtes aujourd'hui un des symboles de
l'autodestruction. Ces substances vous auront inspiré, il ne
fait aucun doute, mais votre inspiration n'en devient-elle pas
artificielle? Étiez-vous incapable de vous sentir libre sans ces
aides extérieures? Le vrai génie n'est-il pas le vrai
fou? La vrai folie ne serait-elle pas réelle et permanente? Nous
parlons bien de «jambe de bois» pour désigner une
prothèse; aussi réaliste que celle ci puisse être,
elle n'en restera qu'une imitation.
Amicalement,
Excipi
Cher monsieur,
J'aime beaucoup votre question, qui me renvoie à mes propres
démons. Je suis bien conscient d'avoir usé et
abusé des «paradis artificiels» dont parlait si bien
Baudelaire, et j'y ai puisé l'inspiration, à n'en pas
douter. Mais l'inspiration n'est pas pour autant artificielle: le
même Baudelaire disait qu'un bouvier pouvait bien fumer du
haschich, il verrait encore des bœufs. J'ai la faiblesse de croire que
les visions que j'ai eues étaient un tout petit peu plus
élevées que cela, et que mon esprit -libre de toute
substance- en est le seul créateur, l'alcool et la drogue
n'étant que des «sublimateurs», si vous voulez. En
revanche, non, je ne me sentais pas plus libre sous leur emprise, et je
suppose, même si ce n'est pas très clair pour moi non
plus, que c'est cette impression d'aliénation qui m'a fait
cesser d'écrire.
Je n'irais pas jusqu'à dire que le vrai génie est le vrai
fou. Le génie, &agrve; mon sens suppose un minimum de
volonté, et le fou en est dénué, puisqu'il n'a
plus sa raison, par définition. Il est tentant de voir dans les
élucubrations d'un dément du génie, mais il faut,
comme on dit, savoir raison garder. Le vrai génie est le vrai
voyant, et il faut garder la tête froide pour revenir retracer
ces visions. Donc si, un homme sain d'esprit peut créer quelque
chose, à condition de savoir aller voir au-delà des
apparences.
Bien à vous et au plaisir de vous lire,
Rimbaud
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