Mademoiselle Louise
écrit à

Arthur Rimbaud
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Arthur,
Cher Rimbaud, C’est avec tristesse que je vous écris ce soir, et vous voudrez bien me pardonner si mon style vous paraît lourd et inintéressant… Lorsque je parlais de point final dans ma toute première lettre je voulais dire que mon master allait boucler cette passion que j’ai pour vos poèmes depuis l’adolescence, mais il n’est pas terminé, j’y travaille encore durant toute cette année. Et je dois dire que le découragement de vous comprendre et de bien vous analyser m’envahit tout entière aujourd’hui… Je doute, la moindre ligne écrite me fait trembler d’être à côté, de partir dans l’interprétation plutôt que l’analyse objective d’une écriture, je suis perdue dans les codes, les procédés littéraires, les variantes… Projet trop ambitieux peut-être, il y a effectivement une différence entre apprécier un auteur et le comprendre… Vous parler me fait du bien, ce n’est pas grand-chose pour vous et vous avez sûrement des tas d’autres relations épistolaires mais, pour moi, c’est une pause douce que je peux faire ou quand je perds espoir de réussir mon projet: je peux quand même échanger quelques mots avec vous… Chaque échange avec vous est enrichissant, mais je ne veux pas vous demander des analyses de vos poèmes ou des conseils pour aborder votre style, je veux pouvoir dégager des idées d’étude seule, en lisant et relisant vos textes. Au risque de me planter complètement. Ce que nous partageons dans ces lettres est enrichissant dans le sens où même si ce que l’on dit n’est pas à chaque fois un débat littéraire, toutes ces petites informations sur votre quotidien que vous me faites si gentiment partager me procurent une joie bien plus grande… Vous aimez le clavecin donc… Il y a deux ans, la ville où j’habite a organisé une soirée en votre honneur et on y a joué du clavecin, puis des poètes sont venus réciter des poèmes de leur cru tous en même temps, et dans le mélange des voix un clavecin en fond sonore… C’était très beau, je ne sais pas si vous auriez apprécié… Ma lettre touche à sa fin, j’espère que demain j’arriverai à retrouver assez de confiance en moi pour continuer mon travail. Veuillez m’excuser à nouveau de vous imposer mes doutes, j’avais juste besoin de vider mon sac… Bien à vous, Louise Chère mademoiselle, Votre détresse m’a ému, d’autant que j’en suis un peu responsable. Je vais donc essayer de vous rasséréner: il est évident que lorsqu’on étudie un texte, la subjectivité y a toute sa part! L’analyse objective est importante, bien sûr, mais tellement inopérante et stérile si l’on ne s’en tient qu’à elle: mettez votre sensibilité dans votre travail et il sera réussi. J’irai même jusqu’à dire, mais ne le prenez pas en mauvaise part, pourquoi voulez-vous me comprendre absolument? N’y a-t-il qu’une vérité? Votre vérité est peut-être meilleure que la mienne, qui était parfois dans un état second en écrivant certains textes. Reprenez courage, mademoiselle! La soirée musicale que vous évoquez m’aurait sans doute amusé, en effet. J’essaierai, pourquoi pas, d’en reprendre l’idée ici, si j’arrive à trouver un clavecin qui veuille bien rester accordé et un(e) exécutant(e) convenable… Bien à vous, Rimbaud Cher Arthur, Je vous souhaite à mon tour une belle et douce année et vous remercie de vos voeux. J'espère que le temps sera comme vous le souhaitez et que votre santé sera meilleure. Je relis souvent une «Saison en Enfer»... L'interprétation que je fais de ce recueil n'est peut-être pas la vôtre mais il m'émeut parce que j'y vois le regard réaliste du poète sur un art qu'il a porté à la perfection mais qui le déçoit maintenant et qu'il abandonne. J'y vois le regard froid et quelque peu amer de l'adolescent révolté se pencher sur ce qu'il a fait de sa vie avec ses idées nouvelles et ses mots chocs. J'y vois finalement la beauté éclatante de la désillusion. J'aime tout particulièrement Mauvais Sang, Nuit de l'enfer et Vierges folles. J'aime l'idée qu'en dépit d'un talent incroyable, vous n'avez jamais rien considéré comme acquis, ni devoir quoi que ce soit à personne. Lorsque vous avez terminé ce que vous aviez à dire, vous êtes parti, sans éclats ni artifices et vous n'avez pas fait d'adieux larmoyants comme les auteurs de mon époque qui saluent mille fois leurs lecteurs lorsqu'ils se retirent de l'écriture pour, au final, revenir l'année d'après. J'aime vos décisions brutes et irréversibles, votre indépendance à ne devoir rien à personne, votre courage enfin de quitter une position connue et établie pour partir vers l'inconnu où seul le soleil est votre guide. Je n'aurais jamais été capable de ça moi, et j'admire le «culot» de vos choix. Voilà pourquoi j'aime «Une Saison en Enfer». Lorsque l'on est passionné par vos écrits, on lit ce recueil les larmes aux yeux en disant que «Non, tout n'est pas perdu, il ne faut pas partir, il a encore tellement à écrire», nous sommes pris par la panique de nous retrouver sans vos mots, votre musicalité... Et au puis au final on sourit, on referme précieusement le recueil et on se dit qu'on espère bien fort que la vie que vous quittez vous mènera vers une autre, que vous serez comme vous le souhaitez oisif et brutal... Au final rien ne me dit que le message de ce recueil soit celui que j'ai compris et même cela m'est égal, quand je le lis avec cette interprétation les textes ne m'en paraissent que plus somptueux, mélancoliques, colériques parfois mais sublimes assurément. Une question cependant... Après avoir écrit si souvent, si intensément... est-ce difficile, là où vous vous trouvez, de ne pas écrire de nouveau? De ne pas transcrire vos sensations et votre vécu par rapport à ce que vous viviez avant? De même, vos amis ne vous manquent-ils pas? Si mes questions vous gênent vous n'êtes pas obligé d'y répondre bien sûr... Je pense à vous souvent, j'espère vraiment que vous vous portez bien. Bien à vous, Louise Chère mademoiselle, Les éloges que vous faites de mon recueil me feraient rougir si je n'avais pas la peau tannée par le soleil africain. Je n'ai en effet jamais rien tenu pour acquis, pas même mon «talent» que vous évoquez, et je pense toujours qu'il faut être capable de bouleverser sa vie, de quitter le confort des habitudes pour aller vers le nouveau, l'inconnu, l'ailleurs. L'écriture a fait partie des habitudes que j'ai laissées derrière moi. C'est une pratique exigeante, certes, mais une pratique d'oisif, qui ne produit rien. Je vais peut-être vous faire bondir, vous qui avez le recul des années, mais je n'ai jamais considéré que j'avais créé une oeuvre. Des formes nouvelles, oui, intéressantes, mais cela reste de la poésie. Je l'ai à une époque prise pour une chose sérieuse, grave, mais aujourd'hui, et c'est sans doute malheureux, le quotidien a pris le pas sur le rêve, hormis à quelques rares moments. Aujourd'hui, mon but, mon ambition, c'est ce pays et mon négoce. C'est pour cette raison que non, écrire ne me manque pas, du moins pour ce qui est de l'écriture poétique. Je prends en effet un vif plaisir, et j'en ai même besoin, à écrire à ma famille ou à mes amis. Je le reconnais toutefois, ces amis sont plus des relations de travail: de ceux que j'ai côtoyés naguère, je ne suis plus en contact qu'avec un ancien condisciple, qui ne m'a pas suivi dans mes errances d'alors. Ceux qui les ont partagées n'ont, je crois, pas compris mon départ et n'ont pas souhaité continuer à m'écrire. Dois-je vraiment le regretter? Je ne les regrette pas tous, loin de là: la plupart m'ont montré combien l'esprit de l'homme pouvait s'avérer petit et mesquin. J'aime à croire cependant que je compte dorénavant en vous une nouvelle amie. Bien à vous, Rimbaud Cher Arthur, Vous l'avez dit, j'ai le recul des années. Et je lis et relis votre dernière missive, les yeux écarquillés, le coeur bondissant... Votre amie. Ainsi dans ma vie d'inconnue, d'anonyme, de fidèle admiratrice de tout votre art si éloignée de vous dans le temps... j'ai le privilège immense d'être considérée comme une amie. Vous l'êtes mille fois pour moi. Votre «oeuvre» sur laquelle vous ne vous attardez pas, est dans le monde où je vis un guide pour des milliers de gens, une référence, une façon de penser. Vous avez soulevé des montagnes avec vos mots, bousculé l'ordre établi des choses et fait s'immerger toute une nouvelle littérature! Vous m'apportez beaucoup. Vous savez, on a aujourd'hui une idée figée de vous et vous avez du souvent vous en apercevoir dans les lettres que vous recevez. Lorsque l'on vous lit ou qu'on pense à vous, on a toujours l'image du jeune homme de dix-sept ans à la moue dédaigneuse et à la bouille d'ange, qui marchait dans Paris le nez en l'air et laissant glisser ses doigts le long des grilles crasseuses des maisons, de l'amant tumultueux de Paul Verlaine, de celui qui crache et qui enchante, qui provoque et qui fascine... Celui que je découvre, le négociant, on ne le connaît pas beaucoup. On ne sait rien ou presque de lui. Cet homme me subjugue encore davantage que le poète. Il a les réponses, les clefs pour comprendre le poète précoce mais il ne livre que ce qu'il souhaite. Et peut-être même qu'il n'a pas toutes les réponses lui-même. Notre relation épistolaire m'enrichit c'est indéniable, vous m'apprenez à ne pas m'en référer aux idées reçues, à chercher plus loin que le paraître sans pour autant délaisser mon intuition, à ne pas non plus chercher de cause pour tout et je vous en remercie. De mon côté, j'espère que mes lettres vous offrent une distraction ou tout du moins quelques doux moments. Vos amis ne savent pas le bonheur qu'ils ont eu de vous avoir auprès d'eux, vous êtes une belle âme j'en suis convaincue. Bien à vous. Louise Chère mademoiselle, J’espère que votre travail avance comme vous le souhaitez. Si je puis me permettre encore un conseil, écrivez pour vous-même, sans vous préoccuper du jury. Si vous êtes convaincue de ce que vous dites, vous serez convaincante! Il fait de plus en plus lourd ici, et le climat est effectivement difficile à supporter pour le natif des Ardennes que je suis. Car, que voulez-vous, on a beau vouloir oublier d’où l’on vient, la physiologie se charge de vous le rappeler. Je ne veux pas me plaindre, cependant, car le soleil, aussi étouffant soit-il, me convient mieux que le froid et l’humidité, surtout pour les douleurs que j’éprouve à la jambe. Je vous remercie d’ailleurs de votre sollicitude à mon égard: il y a des moments de rémission, heureusement… En ce qui concerne mon engagement politique… Ah, vous m’obligez là à un retour en arrière, au temps où mon enthousiasme était encore intact. Tout d’abord, quand son pays est menacé, on s’engage toujours. Ensuite j’ai voulu m’engager, aux côtés des républicains d’abord, contre l’ineptie de Napoléon III, puis tout mon cœur est allé à la Commune: eux voulaient vraiment créer du neuf, mais les bourgeois frileux au pouvoir les en ont empêchés. Pour ma part, j’étais malheureusement né trop tard et trop à l’Est pour vraiment participer à tout cela, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé. Donc pour répondre à votre question, s’il est vrai que le contexte politique m’a profondément influencé, je n’avais toutefois pas la stature de m’impliquer réellement. D’autant plus que la politique est l’art du compromis: je ne crois pas m’avancer beaucoup en présumant que j’aurais détesté devoir biaiser et m’accommoder de la médiocrité. Et vous, êtes-vous engagée dans les événements politiques que vous évoquez ? Faisons comme si nous étions dans le café dont vous parlez: je vous embrasse donc, mademoiselle. Bien à vous, Rimbaud Cher Arthur, J’espère que je vous trouve en bonne forme. Mon travail avance, j’essaie de suivre vos conseils! En ce moment je me penche sur Une saison en enfer:peut-être aimerez-vous en discuter avec moi? C’est de toute évidence mon recueil favori, je finis toujours très émue en le lisant, émue, révoltée et pleine d’espoir. Je ne suis jamais allée dans les Ardennes, est-ce une jolie région? La mienne, la Normandie, est rurale, pluvieuse et mélancolique mais il y règne quelques beautés cachées qui m’y attachent malgré toutes les tentatives de rejet que j’ai pu faire plus jeune! Je vous comprends, moi aussi le soleil me convient mieux. Peut-être parce que nos régions n’en reçoivent pas beaucoup… Je ris, cela me rappelle un de mes professeurs qui me disait souvent: «Tu es une excellente élève mais d’une telle paresse qu’on dirait une chatte au soleil…» J’aimerais bien être une chatte au soleil, oisive et n’écrivant que pour moi-même. Seulement j’ai tant de travail (car enfin, pour financer mes études, je suis contrainte d’avoir un emploi à côté), que je ne peux même pas continuer le roman que j’ai commencé à écrire. De toute façon je ne sais pas être inspirée dans le train-train de la routine quotidienne, cela attendra! Suis-je engagée dans ces événements politiques qui troublent la société dans laquelle je vis?… Hum… Je dirais que je suis engagée, oui, dans le sens où je me tiens au courant de toute évolution et prends part à tout débat mais je ne me place dans aucun camp car n’en trouve aucun de cohérent ou en accord avec mes convictions. La République sous laquelle je vis n’a plus vraiment grand-chose à voir avec une république et notre président me laisse perplexe. Il a un charisme fou, une réelle éloquence, cet orateur cicéronien sait attirer ses partisans, il a cette fougue et cette aura des grands hommes de pouvoir à la Louis XIV ou Napoléon dont l’histoire ne retiendra globalement que la gloire et l’image positive mais… de la poudre aux yeux. Il sait comment dire les choses mais n’a rien à dire, promet mais rien ne se passe alors réforme, réforme, réforme, à tout va! Il propose, la majorité refuse et c’est l’émeute… Que fait-il? N’ayant rien à dire, la proposition du départ étant en réalité un ordre, il PAYE pour calmer le jeu et imposer son idée du début plus en douceur. La république est capitaliste désormais, l’argent sait apaiser les émeutiers. D’ailleurs, vous parliez de Napoléon III: mon président m’y fait penser. Les élections de 1848 sont à ce propos similaires en bien des points à celles de 2007, année où je vis. Par exemple, Napoléon III (enfin, Louis-Napoléon Bonaparte), lorsqu’il arrive dans la vie politique, est perçu comme un pauvre maigrelet timide qui n’y connaît rien et c’est le cas de mon président. De même, Louis-Napoléon, afin de récolter les voix que lui souffle Lamartine, va gagner la sympathie du peuple en reposant sa campagne sur l’insécurité qui règne en France, les Français ne se sentent pas en confiance dans leur propre pays, ils l’élisent avec 74% des voix… Le mien reprend la recette et sort grand vainqueur alors que franchement impopulaire! Enfin voilà, en dépit du temps qui passe le contexte politico-historique n’a pas tant changé, dans le fond… Il pleut à mourir depuis trois bons jours, c’est d’un chagrin! Je vais alors lire et relire votre lettre pour tenter d’en retirer un peu de ce soleil d’Afrique que vous aurez laissé échapper entre les lignes… Petite question! À quoi peut bien ressembler votre maison? Je vous embrasse, Louise Chère mademoiselle, Je vous présente tous mes vœux pour cette nouvelle année qui commence, en espérant que vos projets aboutiront et que votre époque ne connaîtra pas les mêmes déboires que le régime de Napoléon III, en dépit de la ressemblance que vous trouvez entre leurs dirigeants… Sans connaître votre président, le portrait que vous en faites me semble assez éloquent, et je lui souhaite d’avoir assez d’argent pour continuer à acheter la paix sociale. Je suis, pour ma part, trop loin de la France pour vraiment me préoccuper de tout cela. Seul m’importe le temps, qui décide ou non du départ de mes caravanes et de la recrudescence de mes douleurs. Vous me parlez des Ardennes: oui, c’est une jolie région. Ce sont ses habitants qui me l’ont rendue détestable, ainsi que le climat que j’ai fini par trouver aussi rude que ma mère. Ici, le soleil domine, bien sûr, mais les pluies sont si violentes que j’en viens parfois à regretter le crachin de mon enfance. Serais-je un éternel insatisfait? Il semble que oui. Quant à ma maison, elle est ma foi d’une banalité affligeante: c’est une petite maison de ville, au centre de Harar. Un étage, quelques pièces. Je n’y suis que de passage, et ne prends donc pas le temps de m’aménager un intérieur. Je suis tout prêt à discuter d’Une saison en enfer avec vous: commencez donc par me dire ce qui vous émeut dedans. Bien à vous, Rimbaud |