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Je vous traîne comme un boulet et pourtant je vous admire. Tant de fois je me
suis demandé si je ne serais pas mort si je n'avais pas connu une jeunesse
rimbaldienne. C'est une misère la vie, on meurt sans avoir vécu... Certains en
crèvent directement de l'idée de la mort, d'autres se mettent à croire aux dieux
qu'ils disent et le reste recherche une sorte de transcendance originelle. La
musique, la littérature, la poésie... C'est ce qui m'amène à mes petites
questions (même si je crois que vous devez bien en avoir marre de ces
questions). Mais tant pis, car après tout la mort est un fardeau à
lever.
Qu'avez-vous recherché dans la poésie? Qu'est-ce qui vous a fait
arrêter? De plus, vous êtes l'un des rares artistes à dénigrer à ce point votre
œuvre; pourquoi? Je respecte bien entendu le choix qui a été le vôtre. Je suis
même d'accord avec votre décision, mais j'aimerais savoir.
Il y a aussi
une image qui me reste chez vous et j'aimerais en savoir plus. À quoi
pensiez-vous lorsque vous écriviez:
«J'ai connu la magique étude
Du
bonheur qu'aucun n'élude»?
Mes amitiés,
Dionysos
Cher monsieur,
Votre pseudonyme devrait vous immuniser contre cette
morosité qui apparaît dans votre lettre; n'êtes-vous pas celui qui est né deux
fois? Je suis bien sûr que votre jeunesse vaut la mienne, malgré l'abîme
temporel qui nous sépare: je ne sais pas ce que vous entendez par «jeunesse
rimbaldienne», mais s'il s'agit de s'insurger contre toutes les formes de bêtise
et de compromis, de vivre intensément, je pense que nous sommes plus proches que
vous ne le croyez.
J'ai choisi l'écriture poétique pour exprimer mon
mal-être et trouver ma place dans le monde, et j'ai
arrêté d'écrire lorsque j'ai réalisé
que l'entreprise était vouée à l'échec du
fait de l'étroitesse du monde qui m'entourait. Et en revenant
sur ce que j'avais pu écrire, je me suis aperçu que la
modernité n'était qu'une fuite en avant et que mes textes
étaient datés alors même que je les trouvais
novateurs au moment où je les composais.
Pour votre dernière question, je ne sais que vous dire. Je ne
me souviens pas à quoi je pensais en écrivant cela. Rechercher le bonheur, à
l'époque où tel était mon but, devait effectivement m'apparaître comme une
«magique étude», puisque je le recherchais dans l'écriture. Mais c'est une quête
que tout le monde mène, en utilisant d'autres moyens, voilà pourquoi «nul ne
l'élude». Finalement, ils ne me semblent plus si mauvais, ces
vers!
Bien à vous,
Rimbaud
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