| |
|
Cher Monsieur,
Des contraintes familiales m'emmènent parfois en Belgique, du
côté de Mons, plus précisément. J'essaie
alors de me mettre dans la peau du voyageur qui a franchi les Ardennes
il y a bien longtemps, mais les moyens de transport ont bien
changé et sont devenus... Disons, tubulaires. Ne parlons pas des
paysages!
Ne parvenant pas à trouver trace de vous, l'été
dernier je suis passée de l'autre côté des Ardennes
et ai bondi jusqu'à Charleville. C'était un saut de
puce... Je recherchais un moyen de comprendre ce que vous aviez
vécu, ce qui vous avait fait écrire, vivre, partir... Ce
n'était pas le meilleur mais c'est comme ça.
Pour votre information, le charmant moulin à eau près de
votre maison est devenu un musée qui vous est entièrement
consacré (j'espère ne pas vous attrister en vous
l'écrivant : vous voici empaillé!). Rien de bien
intéressant: quelques fac-similés, quelques reproductions
de photographies, rien de neuf. L'original d'un méchant portrait
de vous qu'on fit à l'hôpital. Votre malle pieusement
conservée à côté.
Mais ça ne me suffisait pas. Je suis allée dans votre
ancienne maison, en me disant que là, peut-être, je
pourrais percevoir quelque chose, je ne sais pas, moi: une idée,
une sensation... Pffff! Une mise en scène grotesque dans des
pièces nues qui ne m'a rien apporté. Rien sur vos
poèmes, mais tout sur vos voyages! C'est ce qui fascine tout le
monde aujourd'hui: votre fuite. Des poèmes à se
pâmer, et puis, très vite, le silence.
Pour trouver trace de vous, je suis allée vous chercher à
l'église de Charleville. Votre mère étant
réputée dévote, j'ai pensé que vous n'aviez
pas coupé dans votre enfance à la messe dominicale...
C'est d'ailleurs le seul endroit où j'ai pu comprendre quelque
chose... C'est peut-être même le seul endroit qui n'ait pas
changé, cette église... Et cette impression
d'étouffer à coup d'encens et de myrrhe...
Partout dans la ville, j'ai vu des tricots Rimbaud et des menus Rimbaud
étaient accrochés aux terrasses de restaurants.
Finalement, je suis partie comme je suis venue, d'un saut de puce...
J'ai fui cette ville que vous n'avez jamais aimée mais qui vous
l'a bien rendu! À Charleville je vous ai cherché, mais je
ne vous ai pas trouvé. Je crois que c'est mieux comme ça.
Daphné
Chère Mademoiselle,
J'ai beaucoup aimé votre lettre, qui m'a conforté dans ma
certitude d'avoir bien fait de partir... Vous avez un style fort
agréable à lire, et je vous remercie de ce petit moment
de grâce.
L'idée de tricots Rimbaud m'a fait bien rire, surtout sous mes
latitudes actuelles... Quant à ce que vous me dites, je n'en
éprouve nulle surprise, les gens ont tendance à vouloir
fixer, figer ce dont ils veulent se souvenir, sans réaliser que
la vie, c'est le mouvement, et non pas une image d'Epinal quelconque.
Merci de ce pélerinage qui me dispense désormais de le
faire, je me doutais qu'il n'y avait plus rien pour moi à
Charleville, et vous m'en avez apporté confirmation.
Bien à vous,
Rimbaud
|