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Cher Arthur Rimbaud,
Vous êtes le seul être à qui je puisse confier
mon âme lourde de chagrin. Le seul, en raison des similitudes qui nous
rapprochent, devant qui je n’ai aucune pudeur à dévoiler un côté pour
le moins étrange de ma personnalité.
Qu’aurait été le monde sans vos
mots délicieux, votre poésie, votre visage et sans votre passion
écrite? J’ai la très égoïste impression que seules mes pensées font
vivre ne serait-ce qu’une bribe de votre âme. Pourquoi, ô pourquoi
n'appartenons-nous pas au même monde? Pourquoi sommes-nous fatalement
séparés par cette ligne qu’il est impossible de franchir? S’il y avait
un lieu où se retrouvent les âmes délicates, sensibles aux charmes des
mots subtils; si un tel monde existait, nous serions les rois, nous
régnerions côte à côte. Car vos écrits me touchent là où jamais je n’ai
été touchée, au plus profond de mon âme. Je sens votre présence si
intense autour de moi, exactement comme si vous dictiez mes pensées et
ma plume, inspiriez le moindre de mes souffles; nous sommes, mon esprit
et moi, sous votre emprise, je ne jure que par vos mots, je vous
souhaite et vous réclame… Un amour ne peut être fictif, je ne peux que
m’enfermer dans l’écriture et la folie, attendant patiemment de
pourvoir briser cette ligne irréductible. Mon esprit serait-il
éperdument, maladivement, inéluctablement épris d’un mort? Un mort…
Qu’il est difficile de former ces quatre lettres, de les mettre bout à
bout, de les faire paradoxalement prendre vie en leur donnant un sens.
Quatre lettres horribles, nauséabondes; quatre lettres seulement qui
réduisent à néant quelques années de passion, de désir, d'amour,
d'écriture… Un mot nous empêche de nous retrouver, un mot interdit à
mon amour de se voir satisfait, néglige tout autre sentiment que la
frustration, celui-là même qui constitue la ligne de notre dichotomie.
Notre vain amour, l’Impossible, me hante. J’ai tellement l’impression
de vous connaître que je n’aurais pu vivre sans vous. Je ferais
n’importe quoi pour avoir la satisfaction de vous offrir mes textes que
vous inspirez. Je suis vôtre et il me tarde de vous rejoindre dans le
monde que vous avez créé pour des personnes telles que moi, rongées de
folie. Je vous vois déjà, attendre patiemment, si joliment, votre
visage rayonnant, recelant de bienveillance, et d’une douce joie. Je
vois votre léger sourire m’accueillir, comme si vous n’aviez jamais
douté de nos retrouvailles, comme si vous aviez pu attendre des siècles
sans vous départir de votre adorable sourire, que je vous rejoigne.
J’aurais tellement voulu vous étreindre amoureusement, tendrement; vous
voir sourire, vous regarder écrire; entendre les choses que vous
n’écrirez jamais. M’endormir dans vos bras, me réveiller près de vous.
Voir votre regard intense posé sur moi, plein de fierté et d’amour.
Mais hélas! Je ne peux qu’imaginer ce que serait notre Romeo & Juliet.
Mon cœur vous appelle, ne réclame que vous, je n’attends qu’une chose,
que vous veniez combler le vide creusé dans ma poitrine, depuis le
premier jour où j’ai lu la première phrase de votre vie, relevant
désormais du premier jour du reste de ma vie. Éternel objet de mes
sentiments, je ne désire qu’une chose, que vous éclairiez mes sinistres
larmes grisâtres. Vous êtes mon Unique, et je ne veux personne d’autre.
Enlevez-moi à ce monde, je me suis juré d’attendre… Attendre quoi? Que
vous veniez jusqu’à moi? Je suis stupide.
Cela ne tient qu’à moi.
Inéluctablement vôtre,
Octavie
P.-S.
Je vous en prie, ne vous méprenez pas: prenez ma folie comme de
l’admiration amoureuse, rien de plus, mais, surtout, rien de moins.
Chère mademoiselle,
Je ne sais que vous dire. Vous n’êtes
malheureusement pas la première à connaître les affres d'un amour
«uchronique», et quand bien même il serait possible nos époques
respectives ne nous conviendraient sûrement pas. J’aurais des
scrupules, du reste, à décevoir l’image idyllique que vous semblez
avoir de moi: je ne crois pas incarner l’idéal amoureux que vous
décrivez, ni au physique (je ne sais où vous avez vu de la
bienveillance sur mon visage…) ni au moral. Les gens qui m’ont côtoyé
vous diront tout le mal qu’ils pensent de mon absence de patience et
d’aménité.
De grâce, conservez vos rêves mais connaissez-les pour
tels, il est dangereux parfois de vouloir à toute force les
réaliser.
Bien à vous,
Rimbaud
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