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Très cher Arthur,
Je vous écris une nouvelle fois, car c'est un vrai plaisir pour
moi.
Que signifie le Spleen qu'utilisaient Baudelaire, Verlaine? Qu'est-ce
qu'il permettait d'évoquer? La plupart des poètes
utilisent la nuit comme sujet poétique: en quoi trouvez-vous que
la nuit ait une forme poétique?
Enfin, en quoi peut-on qualifier la nuit de magie noire et blanche? Je
vous pose toutes ces questions car j'ai besoin d'éclairer mon
analyse et d'approfondir ma réflexion.
Et je voulais savoir, à dix-sept ans, d'où cette
inspiration, cette passion pour la poésie vous est
arrivée. J'aimerais, comme vous, me lancer dans la
poésie. J'ai l'inspiration, la créativité mais
j'ai des difficultés lorsqu'il s'agit de créer des
sonorités, des rythmes. Comment pourrais-je faire face à
cet obstacle?
Sur ces mots, je vous quitte et vous dis à bientôt.
Chère mademoiselle,
Le Spleen (car je suppose que c'est de cela qu'il s'agit), c'est la
mélancolie, un ennui profond et vague devant les choses et la
vie. Les poètes emploient le mot anglais dont les
sonorités sont plus belles et évocatrices (encore que le
mot mélancolie a aussi ses beautés).
La nuit ne peut pas être considérée comme une forme
poétique, mais un sujet, tout à fait. Je suppose que
c'est le mystère de la nuit qui attire les poètes, le
fait que le commun des mortels soit généralement endormi
à ce moment-là: le poète apparaît alors
comme un veilleur, celui qui voit au-delà des choses, qui est
différent des autres. De plus, la nuit, c'est l'antithèse
de la lumière, donc du bien, et c'est associè au mal.
Là aussi, les poètes, généralement
provocants, ont tendance à utiliser la nuit pour montrer leur
appartenance à ce monde diabolique. Mais j'ai plus tendance
à aimer le soir, l'entre-deux, ces heures entre chien et loup
où tout peut arriver, qui sont si riches de possibles.
Je ne sais pas si je suis très qualifié pour vous donner
des conseils... Lisez, imprégnez-vous de ce qu'ont dit d'autres
poètes, et les figures, les sons vous viendront naturellement.
Sinon, il n'y a pas que la poésie, la prose est également
pleine de richesses peu exploitées. Je vous souhaite bon courage
pour vos recherches.
Bien à vous,
Rimbaud
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