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Evcy
écrit à

Arthur Rimbaud


 Dérèglement de tous les sens


   

Joli jour, cher ami,

J'espère que ta vie, sous des latitudes autrement plus agréables et à une époque sans doute moins encline à la futilité que la nôtre, se passe comme tu l'as voulue, et que tu te retrouves comblé dans tes aspirations de voyage infini.

J'aurai une petite question pour toi: qu'entends-tu par «un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens»? Est-il seulement question de poésie, ou bien cela touche-t-il à tous les aspects de la vie, qui, soit dit en passant, est une poésie en elle même pour qui sait la ressentir? Comment as tu appliqué ce dérèglement? S’agissait il seulement de substances surnommées «Paradis artificiels» par notre ami Charles ou bien as tu expérimenté quelque prose chamanique?  Ce dérèglement venait-il de la prise de substances extérieures dans laquelle ton esprit ne jouait que le rôle de témoin et de marionnette ou bien celui-ci en fut-il l'instigateur premier?  Tout ce que tu pourras me dire à ce sujet m’intéresse beaucoup, et toutes les pistes et lectures qui ouvriraient des portes sur le sujet sont les bienvenues.

Et étant, comme tu peux le voir, homme au phrasé court et concis, je me permets de te poser une question supplémentaire, en espérant ne pas abuser de ton temps: pour toi, qu'est ce que la poésie?

Avec mes salutations les plus impétueuses,

Evcy



Cher monsieur,

Je vais vous resservir une vieille réponse, j'en ai peur: «ça dit ce que ça veut dire, littéralement et dans tous les sens»! Mon dérèglement de tous les sens visait surtout les sensations, et comme je m'en suis expliqué dans «Une Saison en Enfer», «Je m'habituai à l'hallucination simple: je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine»; mais il ne suffit pas de voir, de percevoir, de sentir, il faut dire ensuite. Et pour dire le nouveau, il faut des formes nouvelles. Ainsi, mon dérèglement s'est-il également appliqué à la poésie. J'avoue bien volontiers m'être inspiré de Baudelaire, «notre ami Charles», comme vous dites plaisamment: il me semble avoir écrit à Paul Demeny qu'il était pour moi «le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu».

Si certaines substances illicites ont pu accompagner mes errances, elles ont d'abord été intérieures: pensez-vous vraiment qu'on ait pu trouver ce genre de substances à Charlestown? J'ai cru comprendre, grâce à cette correspondance par delà les temps, que d'autres, après moi, avaient tenté de pousser plus loin mon système, et qu'on les a justement appelés les surréalistes. Sans les avoir lus moi-même, je ne peux que vous engager à aller feuilleter leurs ouvrages.

Quant à votre ultime question, elle m'a fait bien rire! J'ai eu la vanité, plus jeune, de définir la poésie et les poètes: «Le poète est voleur de feu», disais-je. «La poésie sera en avant», et devra «trouver une langue qui sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfum, sons, couleurs». Je pense toujours que c'est vrai, mais que la tâche est immense et réclamait peut-être une autre époque que la mienne pour advenir.

J'espère avoir été, à mon tour, homme au phrasé court et concis, malgré ces incursions dans mon passé qui m'ont rendu bien nostalgique d'une époque où tout me semblait possible.

Bien à vous,

Rimbaud

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