| |
|
Salut Arthur,
Je te remercie d'avoir acheté pour une bouchée de pain ce
terrain au Soudan, c'est désormais une mine de plomb qui me
rapporte gros!
Voilà comme convenu le poème qui t'a rendu
célèbre:
Le dormeur du val
«C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.»
Je te passerai les autres dans les prochaines lettres. Tâche
d'avoir une femme et de l'engrosser maintenant, sinon je ne pourrais
pas exister!
À plus, prépuce
Cher monsieur,
Je suis heureux de savoir que j'ai un homonyme, mais je vois mal
comment vous pourriez être de ma lignée, attendu que je
n'ai pas pris femme et n'ai pas eu d'enfants, ou du moins pas que je
sache... Il est possible néanmoins que quelques bâtards
(ceci dit sans offense), bien peu nombreux, existent ici ou là...
Quant à ce terrain du Soudan, je ne vois pas à quoi vous
faites allusion! Mes pérégrinations m'ont mené en
Somalie et en Éthiopie, peut-être sur les marches du
Soudan, mais jamais je n'aurais acheté de terrain dans ces
terres désolées!
Je suis surpris également de ce que vous m'envoyiez «Le
dormeur du val»... J'aime beaucoup ce texte, mais
j'espérais être connu pour «Le bateau ivre»,
qui me semble tout de même d'une autre teneur...
Bien à vous,
Rimbaud
|