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Johann
écrit à

Jean Rézeau


Les lieux de votre enfance


   

Cher Jean,

Je suis un tout jeune enseignant de Lettres du Maine-et Loire et, l'an dernier, pour me rendre à mon travail, j'empruntais une route qui longeait votre demeure passée, la Belle Angerie, près de Segré. C'est avec beaucoup d'émotion que j'essayais d'apercevoir au travers des haies, depuis ma voiture, quels pouvaient être les lieux dans lesquels vous avez vécu, parfois avec légéreté et insouciance, parfois avec plus d'amertume, me semble-t-il. J'aurais aimé savoir si votre mère était enterrée non loin de votre demeure natale, et quels étaient les lieux environnants que vous fréquentiez, étant moi-même originaire de ce Haut-Anjou.

Bien à vous!

Johann


Cher Johann,

Quel plaisir de recevoir du courrier à la pension! J’ai lu avec beaucoup d’attention votre lettre, qui m’a cependant rempli d’effroi. Vous parlez de la Belle Angerie comme d’un lieu idyllique… Il est vrai que mes meilleurs souvenirs proviennent de là-bas, entouré de ma grand-mère et de mon frère Freddie. Mais les pires cauchemars de ma maigre existence ont eu pour cadre ce même domaine… Comment en effet oublier la maltraitance, les coups de fourchettes plantées dans ma main, les privations de toutes sortes, les trahisons? Ma plaie n’est point encore refermée, il y a trop peu de temps que j’ai quitté la maison… Cependant, un jour, sans doute, j’y reviendrai, chargé de nostalgie de mes jeunes années… Mais auparavant, il me faudra pardonner, et ce ne sera point tâche aisée…

Vous parlez de la tombe de ma mère, mais celle-ci n’est point morte! Je sais que vous m’écrivez d’un temps reculé, aussi je peux imaginer que tant d’années après, ma mère a fini par connaître son trépas, mais je ne suis point devin et ne saurai vous dire ni quand, ni comment elle est morte, ni où elle repose… Un frisson parcourt mon dos au moment où je vous écris ces quelques lignes… La mort de ma mère… Si je l’ai souvent souhaitée et si j’ai même parfois tenté de forcer un peu le destin en la propulsant dans l’eau ou en lui administrant un surdosage de médicaments, ce mot, aujourd’hui, me fait peur… Voulais-je réellement qu’elle trépassât ou était-ce un moyen désespéré d’appeler au secours? Je me questionne…

Je me demande si l’enseignement de votre époque ressemble encore à celui que nous prodiguent les jésuites…

Bien à vous

Brasse-Bouillon

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