Julie
écrit à

Jean Rézeau
| Bonjour Jean Rézeau, Je m'appelle Julie Carel, j'ai quatorze ans, j'habite près du lieu de votre enfance, à Nantes. Je suis d'origine colombienne. Actuellement, je suis au collège de Goulaine en quatrième. Je suis en semaine d'aide pendant deux jours. J'ai un frère qui a une petite fille de deux ans qui s'appelle Émilie: c'est ma nièce. Je trouve que vous avez eu une vie très difficile. Moi aussi j'ai eu une vie difficile. Pourquoi êtes-vous dans un collège jésuite à Saint-Groix du Mans? Y avez-vous des amis? Pourquoi votre père Jacques, docteur en droit et professeur à l'Université catholique, n'a-t-il pas d'argent? Avez-vous eu peur de la vipère que vous avez tuée? Pensiez-vous, quand vous avez tué la vipère, à votre mère? Quelles sont les matières que aimez? Êtes-vous déjà allé en Chine avec votre père? Votre grand-mère vous tient-elle à coeur? Vivez-vous heureux en ce moment? Vous entendez-vous avec vos frères Marcel et Freddie? Bref, êtes-vous un adulte heureux après cette adolescence difficile? Répondez-moi vite! Julie Ma chère Julie, Hélas, les abbés ont découvert que je ne respectais pas le couvre-feu car je répondais à mon courrier. De ce fait, ils m'ont confisqué mon papier à lettres et ont filtré les messages que je recevais. Enfin, la punition est levée et je vais pouvoir te répondre. Nous avons quelques points communs, notamment l'étranger: tu es d'origine colombienne et mes parents sont revenus d'un grand périple en Chine, mais je n'ai pas eu le droit d'y participer, malheureusement. Quelle richesse pour toi d'avoir tes origines ailleurs qu'en France, tu dois en connaître des choses! Mais, pourquoi dis-tu avoir eu une enfance difficile? De mon côté, je ne me plains pas. Ma mère a toujours été odieuse avec moi, mais ça n'a duré que quelque temp car nous avons réussi, avec mes frères Freddie et Marcel, à l'anéantir... Néanmoins, je garde cette haine car les souvenirs sont encore trop proches dans ma mémoire. Tu parles de mon collège au passé, mais j'y suis encore! Je viens d'ailleurs d'y entrer et, si j'y suis, c'est pour échapper aux griffes de ma mère, cette vipère! Tiens, d'ailleurs, tu me parles de vipère, mais tu sais c'est un épisode très ancien, je n'avais que quelques années, quatre ans je crois. Je n'ai pas le souvenir d'avoir eu peur, j'étais jeune et inconscient. La fortune que nous possédons est une fortune de famille, mais elle n'est pas inépuisable. Mes amis au collège sont surtout mes frères sans qui je ne pourrais survivre. Ils sont mon souffle, ma joie, mon existence. Depuis le décès de ma grand-mère, que j'aimais beaucoup, heureusement qu'ils sont là! Quant à la matière que je préfère, je dirais sans hésiter la littérature. J'aime l'écriture, j'aime m'évader dans des contrées lointaines, des histoires extraordinaires. Alors, oui, je suis heureux, mais peut-on, à quinze ans, se considérer déjà comme un adulte? Avec toute mon affection, Brasse-Bouillon |