Daphné
écrit à

Jean Rézeau
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Cher Jean, Chère Daphné, En vous lisant sous les draps, j’ai vraiment l’impression d’avoir risqué ma vie à la Belle Angerie, aux côtés de ma mère! Est-ce l’image que l’on a gardé de moi en 2007? Certes, la vie ne fut pas celle dont rêvent tous les adolescents de mon âge, les coups de fourchette et autres violences –surtout morales– de ma mère laissent des cicatrices, mais avec le recul j’imagine que je ne dois pas être le seul à avoir supporté une telle éducation. Je dois également avouer qu’un esprit de vengeance m’anima durant cette période -la loi du Talion dira-t-on: oeil pour oeil, dent pour dent! Et quand je dis «dent pour dent», c’est aussi au sens propre: les dents de fourchettes enfoncées dans ma main contre les dents des timbres de la collection de ma mère arrachées de façon éhontée. Je hais Folcoche, je hais cette génitrice qui ne peut supporter un fils qui lui ressemble trait pour trait, et en même temps, un sentiment très fort m’unit à ma mère, sans doute est-ce ce que l’on appelle le lien maternel, encore que je pense que la famille, ça se construit, ce n’est pas inné! Du haut de mes quinze –presque seize– ans, vous me demandez quel père je serai? J’avoue que je n’avais jamais songé à cette question et, bien que je sois tombé amoureux il y a peu de temps, l’ombre menaçante de la femme plane sur mon dos! Folcoche a définitivement changé ma vie, et j’associe, à tort j’imagine bien, toute la gent féminine à l’image de ma mère! Ce que je peux vous dire, c’est que je refuserai d’être le père que fut le mien, c’est-à-dire un lâche, incapable de s’opposer à sa femme ni de prendre position. Je me demande souvent si son attitude traduisait un sentiment d’ indifférence ou de crainte, mais quelle qu’elle soit, je la réprouve sans conteste. Je ne serai pas non plus un père comme le fut mon grand-père Pluvignec à l’égard de ma mère, un père absent, qui ne s’est jamais soucié du bien-être, autre que matériel, de sa fille, un père qui ne saurait d’ailleurs porter le diminutif de «papa»… Un père détestable et détesté, du moins par la troisième génération que je représente! Voilà quels pères je ne serai pas! Quant à vous dire quel père je serai, laissez-moi quelques années pour y réfléchir! Peut-être d’ailleurs en avez-vous une petite idée, vous qui semblez si bien me connaître… C’est toujours un plaisir de recevoir du courrier au Collège, les soirées sont parfois si monotones! Cela me change des lectures de Molière ou Racine que nous enseignent les pères jésuites! Daphné, quel joli prénom, il me rappelle un passage de mythologie grecque que l'on m'enseigna jadis, une nymphe d'Apollon si mes souvenirs sont exacts! Je vous envoie de tendres pensées, Brasse-Bouillon Cher Jean, Chère Daphné, Quel plaisir de pouvoir converser avec quelqu’un qui semble si bien me comprendre. Je me retrouve dans vos paroles, dans vos analyses, et je dois dire que cela est assez troublant… Le début de votre lettre m’a posé beaucoup d’interrogations: pensez-vous vraiment qu’un être qui n’a pas reçu d’amour ne peut lui-même en donner? Après maintes relectures, j’ai réfléchi à mon passé! Je dois vous avouer que je vous en ai un peu voulu car cette remarque a commencé par détruire la foi que j’avais en mon devenir. Puis, après réflexion, je me suis souvenu de ma grand-mère, de tout l’amour qu’elle a pu me porter dans la demeure familiale, et même si de la part de ma mère ce noble sentiment n’a jamais vu le jour (du moins pas ouvertement), je peux me considérer comme un enfant qui fut aimé, pendant longtemps! Aimé également par mon frère Fredie, mon double inséparable, d’une tendresse et d’une complicité fraternelles. Il est vrai que la rencontre avec mes grands-parents maternels a éclairci nombre de points obscurs dans ma tête, et aujourd’hui, si je ne porte aucun sentiment filial à ma mère, aussi ne puis-je la blâmer tout à fait! Seulement, votre théorie continue à me turlupiner! Croyez-vous en un caractère héréditaire, inné, de l’amour? Ce qui maudirait des générations entières, jouets de leur destin, comme dans ces pièces de Racine que vous semblez apprécier? Votre allusion à Phèdre est étonnante, car les abbés nous l’ont justement fait découvrir il y a peu. Mais quelle ressemblance pourriez-vous supposer avec ma mère… si ce n’est… si ce n’est que j’imagine Folcoche dans les bras d’un autre que mon père, un autre qui serait peut-être le père de Marcel, mon jeune frère, tout comme Phèdre a été partagée entre l’amour qu’elle portait à Thésée et celui qu’elle vouait à Hippolyte et qui la conduisit à une fin funeste! N’allez pas imaginer que le théâtre classique m’ennuie! Au contraire, je suis passionné de littérature et d’écriture, et sans doute ma voie est-elle tracée en ce sens. J’aime les comédies de Molière bien sûr, particulièrement ce personnage haut en couleur dont vous parlez. Et, même si la vie semble un peu recluse à la pension, j’apprécie la sérénité retrouvée auprès des abbés. D’ailleurs, les gens d’Eglise n’ont-ils pas été nos meilleurs alliés, à part notre dernier précepteur, contre Folcoche? Si seulement ils pouvaient nous ouvrir l’esprit aux nouvelles littératures, Apollinaire, Rimbaud, Feydeau… Je ne sais quel père je serai mais je refuserai toute ma vie d’être un lâche… si j’y parviens. Je vous abandonne, le surveillant commence à avoir des soupçons! et vous envoie mon amitié chère Daphné. Jean |