Valentine Price
écrit à

Jean Rézeau
| Très cher Jean, Je vous écris d'une époque à la fois proche et éloignée de la vôtre: avril 2007. Un futur qui doit vous sembler bien lointain mais qui, après tout, ne l'est pas tant: mes grands-parents, toujours de ce monde, ont bien connu votre époque et restent encore de vivants témoins de ce temps jadis. Ayant appris votre récente entrée au collège des Jésuites, je me permets de vous écrire au sujet de cette période révolue, celle où seule votre mère régnait sur son domaine, votre vie, celles de vos frères ainsi que de votre père. Une question que vous risquez peut-être de trouver déplacée venant de quelqu'un d'extérieur à votre famille me vient à l'esprit. Vous n'êtes en rien obligé d'y répondre, mais sachez cependant qu'elle me tient grandement à coeur: êtes-vous véritablement heureux auprès des Jésuites ou regrettez-vous la belle Angerie, ses champs, ses aventures et ses terreurs inspirées votre mère. Certes, vous paraissiez plus que détester cette Folcoche, vous aviez, avec vos frères, mis en oeuvre différents stratagèmes afin de l'éradiquer définitivement de votre vie. Elle était votre pire ennemie, celle que vous maudissiez dès les premières heures du matin, celle contre laquelle vous aviez voué votre existence. Mais une telle haine, un tel combat ne cacherait-il pas autre chose? N'est-il pas plus facile d'ignorer les gens que nous n'aimons pas, de faire fi de leur présence, plutôt que de comploter contre eux nuit et jour, de les espionner, d'entrer dans leur jeu? Car vous être entré dans le jeu de Folcoche la tête la première, sans réfléchir. Vous avez suivi les lois qu'elle avait fixées, vous vous êtes acharné à lui rendre la vie impossible comme elle le faisait à votre égard, vous servant exactement des mêmes armes qu'elle. Il existe un dicton qui s'exprime en ces mots «de la haine à l'amour il n'y a qu'un pas». N'était-ce pas une manière d'aimer votre mère, vous qui étiez son fils, vous qui aviez hérité de ses qualités comme de ses défauts, vous qui lui ressembliez physiquement comme mentalement, bien plus qu'à votre père? N'était-ce pas une manière de lui montrer votre amour, à cette femme à qui il était impossible de parler avec douceur, qui ne connaissait ni la tendresse, ni l'affection, qui n'avait, dans la vie, rien connu d'autre que la haine ou l'indifférence? N'était-ce pas une marque de respect que de la mettre ainsi au centre de vos jeux, de vos manigances, de vos vies? Aujourd'hui vous voilà séparé d'elle, par votre faute bien sûr, c'est vous qui l'avez exigé mais également, il me semble, par obligation. Vous avez senti que le moment était venu de grandir, de quitter cette mère que vous aimiez (ou haïssiez) tant, de commencer à construire votre propre chemin et il vous fallait, pour ce faire, de l'éloignement avec celle qui était trop étroitement liée à vous. Comme un enfant trop couvé, il vous fallait de l'air, afin de pouvoir effectuer vos propres choix, connaître vos propres envies, des goûts qui ne soient pas influencés par votre mère. Je vous vois déjà me rétorquant vertement que vos goûts sont bien distincts de ceux de votre mère, que vous n'avez jamais voulu les mêmes choses qu'elle. Oui, certes, vous avez toujours désiré l'extrême inverse de ce qu'elle voulait. Une totale opposition. L'amour et la haine. Nous en revenons encore et toujours au même sujet: votre admiration pour Folcoche, votre génitrice davantage que votre mère que vous prétendez détester, mais à qui vous avez tout de même voué presque toutes les pages d'un roman, toutes les années de votre enfance... Je vous laisse réfléchir à mes paroles tout en vous certifiant ma plus grande admiration pour la force de votre caractère et en vous souhaitant une très bonne continuation dans vos études. Suivez la voie qui s'offre à vous, quelque chose me dit que vous ne serez pas déçu... Valentine Price Chère Valentine, Je me cache sous les draps pour vous répondre car le couvre-feu est dépassé depuis dix bonnes minutes et je ne voudrais pas me faire prendre par les abbés qui effectuent régulièrement leur ronde. Je répondrai bien volontiers à vos interrogations, que risqué-je, après tout? Je suis cependant étonné que mon sort puisse vous intéresser à ce point; ma vie est-elle si extraordinaire? Et vous semblez tant en connaître à mon sujet qu’un trouble me saisit lors de la lecture de votre lettre! C’est comme si vous connaissiez mon âme, mes actes, une espèce de Tout-Puissant capable d’épier la moindre de mes pensées! Je suis d’autant plus étonné que vous fassiez référence à un livre que j’aurais écrit. Certes, j’ai consigné les instants de ma vie dans un cahier, une sorte de journal témoin de mon passé, mais personne à part moi n’en a jamais eu connaissance! La relation qui m’unit à ma mère est très complexe en effet. Certes, j’ai longtemps regretté les moments de bonheur passés avec ma grand-mère et Fredie à la Belle Angerie, cet humanisme et ce don pour autrui que l’on m’y enseigna. La nouvelle du retour de mes parents en France s’annonçait extraordinaire, ils nous manquaient tant. Mais, comme vous le savez, le cauchemar commença dès la gare. Ma mère s’en prit violemment à moi, allant jusqu’à me faire punir injustement et m’interdire tous les plaisirs, aussi infimes soient-ils. Mon esprit changea au contact de ma génitrice, je devins sournois, habile, et parfois méchant. Je travaillais à ma vengeance jour et nuit, je manigançais un tas de ruses pour contrer Folcoche! Je ne sais si cela me plaisait, et je n’ai pas assez de recul pour vraiment analyser mes sentiments! Tout cela est encore si proche! Cependant, il est vrai que ma mère et moi-même avions le même caractère… et je sais que de ses trois fils j’étais certainement celui qui lui ressemblait le plus! Croyez-vous qu’il était facile d’admettre que j’avais le même esprit que celle que je semblais haïr le plus au monde? Folcoche n’était qu’un miroir de moi-même, et peut-être est-ce cette image qui me poussa à fuir définitivement la demeure familiale! Je me voyais en elle, et je pense qu’elle se voyait aussi en moi! Alors, est-il vraiment possible de se haïr soi-même? En haïssant Folcoche, je détestais cet autre moi-même! sans pour autant l’aimer, du moins je le crois… Je vais réfléchir à votre lettre, et sans doute d’ici quelques mois, une fois que le deuil de mon passé sera fait, je pourrai être davantage lucide sur les sentiments qui m’envahissaient alors. C’est avec beaucoup de bonheur que j’ai pu vous répondre. Avec toute mon affection, Brasse-Bouillon |