Cathy
écrit à

   


Sophie de Réan

     
   

Une fille réelle t'écrit

   

Bonjour Sophie,

Tu ne me connais pas mais, comme monsieur Dumontais vient quelquefois dîner chez nous, il a parlé à mes parents de toi et, si à table je n'ai pas le droit de dire un mot, j'ai tout de même celui d'écouter. Je sais que tu as été très malheureuse, mais te rends-tu compte que d'un autre côté tu as de la chance? J'ai demandé à monsieur Dumontais si, moi aussi, je pourrais écrire à des filles qui vivront dans l'avenir, il m'a dit que ce n'était pas possible: c'est quelque chose de réservé à ceux dont on se souviendra plus tard, tandis que moi tout le monde m'oubliera.

J'en étais toute triste et j'ai parlé de cette histoire à mon confesseur mais il m'a répondu que ce n'était pas possible, que ces gens de l'avenir n'existent pas et que c'est monsieur Dumontais qui écrit lui-même leurs lettres parce qu'il est gentil et qu'il veut te faire plaisir; il a ajouté d'ailleurs qu'il n'y aurait pas de XXIème siècle et que la Fin du Monde arriverait avant: c'est la Sainte Vierge qui l'a dit à la Sallette. Mais tu penses bien que je ne le crois pas: monsieur Dumontais est quelqu'un de trop savant et de trop sérieux; demande tout de même l'avis de ton confesseur, c'est peut-être un péché.

Comme je ne vis pas, moi, dans l'avenir, je ne sais pas ce qui va t'arriver, mais en ce qui concerne madame Fichini, les nouvelles sont peut-être bonnes. Mes parents sont allés la voir pour lui acheter une petite propriété et je les ai entendus discuter: il paraît qu'elle a un amoureux, un comte Blagowski, si j'ai compris, et elle aurait l'intention de se marier avec lui! Maman n'aime pas du tout ce monsieur et lui trouve une tête de bagnard plutôt qu'une tête de comte, mais elle ajoute que, tant que ce n'est pas elle qui l'épouse, cela ne la gêne pas. L'intéressant dans cette affaire c'est qu'il ne veut pas de toi et qu'il a exigé qu'on te laisse à madame de Fleurville ou qu'on te mette en pension; j'espère donc que madame de Fleurville, dont on me dit qu'elle est si bonne, voudra bien te garder avec elle. Ce serait merveilleux, n'est-ce pas?

Je ne peux pas t'en dire plus, ma chère Sophie; si j'étais une des filles de l'avenir, je saurais exactement ce qui doit t'arriver mais, vivant en même temps que toi, je suis seulement capable de te donner des nouvelles d'aujourd'hui. Ce qu'il m'est au moins possible de faire, c'est de dire tous les soirs une prière pour que le Bon Dieu arrange tout et que tu ne retournes plus jamais chez cette affreuse madame Fichini.

Ton amie en chair et en os t'embrasse bien affectueusement

Cathy



Bonjour Cathy,

Ta lettre m'a rendue vraiment triste. Je pense que Monsieur Dumontais a pu se tromper. Personne ne peut savoir si oui ou non on se souviendra de vous dans l'avenir. J'ai été moi-même étonnée d'apprendre que certains «dessins» retracent mes aventures. Notre vie ici n'a rien de bien intéressant à mon avis.

J'ai demandé à mon confesseur, et je dois te dire que je pense qu'il ne m'a pas crue. Il m'a dit en riant que les petites filles comme moi ont passé l'âge de vivre dans le rêve. Il a ajouté que je devrais commencer à apprendre la couture et à tenir une maison au lieu d'inventer des tas d'histoires insensées. Pourtant ma chère Cathy, ce ne sont pas des histoires. J'ignore comment et pourquoi mais parfois je reçois des lettres sur ma table de chevet, je les ai même montrées à madame de Fleurville qui pense que c'est pour moi un bon exercice d'écriture que d'y répondre.

La nouvelle que tu m'apportes concernant Madame Fichini remplit mon coeur de bonheur. J'espère vivement qu'elle aura assez de bonté pour me laisser ici à Fleurville. J'espère que Madame de Fleurville acceptera de me garder. Je fais plein d'efforts pour être assez bonne et ne pas la gêner.

Je te remercie pour tes prières ma chère et je te promets d'en faire une pour toi. Il n'est pas juste que tu ne puisses pas parler pendant les repas.  Tu sembles toi aussi bien malheureuse parfois.

Je t'embrasse, en espérant devenir ton amie,

Sophie