|
francine20_01+sympatico.ca |
||
|
Méchante ou espiègle? |
||
|
Chère Sophie, Je suis heureuse de t'écrire ta première lettre. Comment te portes-tu? D'après ce que je sais de ton enfance, tu n'es pas si méchante et pleine de défauts que tu veux bien l'affirmer. Lorsque tu vivais encore avec ta mère, madame de Réan, tu as commis des actes regrettables,certes, mais beaucoup de tes gestes étaient plutôt les gestes d'une enfant débordante d'imagination et un peu naïve. Tu sais, ne t'en fais pas trop pour tes défauts, la plupart d'entre eux se corrigeront avec le temps. Moi aussi, j'ai de nombreux défauts et je m'efforce de les corriger, mais les espiègleries de ma petite enfance sont passées lorsque j'ai grandi. Je crois qu'on apprend aussi de nos erreurs et non pas qu'avec les punitions. Madame de Fleurville te pardonne-t-elle souvent tes gestes ou es-tu punie pour toutes tes erreurs? Tu la dis bien bonne, mais je n'ai malheureusement pas pu en savoir plus long sur ta vie loin de ta belle-mère depuis ces fameuses vacances. Vois-tu encore ton cousin Paul? Et comment se portent Camille et Madeleine? Que faites-vous maintenant que vous êtes quasiment soeurs? Je te souhaite de devenir aussi bonne que tu le désires le plus rapidement possible. Bonne chance et bon courage! Amitiés, Francine Madame, Je vous remercie de vous inquiéter de ma santé. Je me porte bien. Votre lettre me réconforte, et j'espère vraiment que vous aurez raison et que je deviendrai aussi sage que vous. Vous me parlez d'une période de mon passé dont je me souviens de moins en moins, j'aimerais pouvoir me souvenir plus clairement du visage de ma mère madame de Réan, mais parfois il s'efface, comme dans la brume. Je me souviens cependant d'une fois où j'ai voulu jouer avec les petits poissons qu'elle gardait précieusement... les pauvres bêtes. Madame de Fleurville est une femme remarquable et aimante, elle me pardonne beaucoup mes erreurs et je sais que lorsqu'elle me punit, c'est à contrecoeur et pour mon bien. J'apprends beaucoup grâce à elle. Pouvez-vous me dire, madame, de quelles vacances vous parlez? Au sujet de mon cher cousin Paul, madame, je ne sais pas ce qu'il est devenu lors du naufrage qui a emporté ma mère; mon père ma sauvée, je ne sais plus comment, et Paul était resté près du capitaine, je ne puis qu'espérer qu'il n'ait pas péri avec le vaisseau. Je vous remercie pour vos voeux madame, et j'espère vous relire. Sophie Chère Sophie, Tout d'abord, je ne suis pas Madame. Ce n'est pour te vexer, mais j'ai bien ri en lisant ta lettre si polie. En fait, je ne suis pas si âgée que cela, disons que je suis un plus âgée que toi, mais pas tant que cela. Tu peux m'appeler Francine, tout simplement, et j'aimerais que nous soyons amies. Pour ce qui est de Paul, j'ai de bonnes nouvelles à t'apprendre... Ce n'est pas parce que je suis voyante, mais comme je vis dans un autre temps, je peux te dire que tu le reverras justement lors de certaines vacances... Ces vacances dont je te parlais justement et que je croyais déjà passées pour toi. Je te comprends lorsque tu dis que tu aimerais te souvenir du visage de ta mère. Cela arrive souvent avec des êtres chers, mais dis-toi que ta mère sera toujours présente en toi parce que tu te souviendras toujours de son amour et des moments heureux passés avec elle. Que fais-tu de tes journées? Dans mon époque, nous allons à l'école et, dans mon cas, j'apprends à devenir musicienne. Je sais que l'éducation des filles de ton temps n'est pas la même, alors j'aimerais en apprendre plus long sur ce que vous apprenez tous les jours. Comment vont Camille, Madeleine et Marguerite? Salue-les de ma part, s'il te plaît. Amitiés, Francine Chère Francine, Je me sens vraiment désolée de vous avoir appelée «madame», je ne connaissais pas votre âge et je dois dire que votre lettre m'est apparue si sage que je ne me suis pas posé la question. Je suis rassurée que vous ayez ri, j'aurais regretté que vous soyez fâchée, je suis tellement maladroite parfois. J'accepte avec joie de devenir votre amie. Si ce que vous me dites est vrai, alors mon souhait le plus cher prendra réalité. Paul est comme un frère pour moi. Il a toujours essayé de me protéger et un jour, il a même risqué sa vie face à un loup pour sauver la mienne. Il est vrai que maman me manque, c'est difficile de ne pas se sentir complètement chez soi où que ce soit. Bien sûr, madame de Fleurville, madame de Rosebourg ainsi que mes amies sont très bonnes pour moi, mais il reste que je sais que ma belle-mère pourrait revenir et me reprendre à tout instant. Chaque matin, cette pensée me fait frémir. J'aimerais tant me sentir enfin en paix et chez moi quelque part. Je prie chaque jour pour que cet endroit soit Fleurville. Mes journées sont assez remplies, j'apprends la Bible et l'écriture le matin avec Marguerite et l'après-midi nous faisons beaucoup d'activités. Nous faisons de la couture, des confitures ou même des jeux à l'extérieur quand le temps le permet. Les filles ne vont pas à l'école et les garçons sont envoyés en pension au collège. Vous me dites vouloir devenir musicienne. De quel instrument jouez-vous? J'aime beaucoup la musique pour ma part. Mes amies se portent bien, elles vous embrassent toutes et sont fières que je reçoive toutes ces lettres. Madame de Fleurville dit que cela m'aide à m'appliquer pour essayer de faire moins de fautes, et je crois qu'elle à raison. Amicalement, Sophie Chère Sophie, Je suis très contente d'avoir une amie avec qui correspondre, surtout une amie d'un autre temps. Tu peux me tutoyer si tu le désires. Ne te sens pas désolée pour le «Madame», un de mes amis m'a déjà appelée ainsi un jour et j'étais devant lui, alors ce n'est rien. Tu sais, je ne crois pas que ta belle-mère viendra te chercher. D'après ce que je sais d'elle, elle te trouve gênante et est bien contente de se débarrasser de toi, comme elle le dirait. Pourquoi viendrait-elle te chercher et avoir à s'occuper de toi alors qu'elle peut mener sa vie seule, comme elle le voudrait? Elle te faisait du mal parce qu'elle ne t'aimait pas, mais elle ne viendra pas te tourmenter pour son plaisir. En fait, elle te battait parce que tu lui déplaisais... Elle ne viendra pas chercher quelqu'un qui lui déplaît. Elle ne se dérangerait pas pour toi. Celà dit, tu me sembles d'agréable compagnie et tu es une excellente correspondante. Tes bonnes amies et leurs mères t'aiment et veulent te garder auprès d'elles. Elles ne te laisseront pas partir. Je crois sincèrement que tu peux te sentir chez toi et en paix à Fleurville. Quel âge as-tu? Je trouve que tu écris très bien. Est-ce Madame de Fleurville qui t'apprend à écrire ainsi? Qu'apprends-tu à écrire avec elle? Écris-tu des histoires et de la poésie? Et tu me dis apprendre la bible chaque matin. Je suis certaine qu'à méditer tous les jours sur les textes sacrés, tu deviendras sage comme une image. Tu as la chance de faire des activités l'après-midi, avec tes amies. À quels jeux jouez-vous dehors? Fais-tu de la danse et de la musique? J'ai lu que les jeunes filles de ton époque apprennent le clavecin, le chant et la danse. Comme apprentie musicienne, je consacre des journées entières à la musique. Lorsque j'ai congé, j'en profite pour sortir et me balader avec mes amis. Chaque jour de la semaine est consacré à des matières différentes. Comme je suis dans une classe encore peu avancée, le matin, j'apprends encore l'écriture, la philosophie ou la langue anglaise. Je fais aussi de l'exercice. L'après-midi est consacré à des classes de musique: l'écriture musicale, l'histoire et la pratique des instruments. Tu me demandes de quel instrument je joue. Je suis organiste, mais je joue aussi du piano, c'est une sorte de clavecin, mais plus moderne. Je fais aussi du chant choral. J'espère avoir de tes nouvelles bientôt. Décris-moi un peu Fleurville, l'endroit me paraît agréable... Transmets aussi mes salutations à tes amies et à leurs mères. Je trouve que ce sont des personnes admirables. Amicalement, Francine Chère Francine, J'ignore les pensées profondes de madame Fichini et j'ignore si elle me tourmentait pour son plaisir, mais je suis certaine que cela ne la gêne pas que d'avoir à me battre. De plus, elle n'est partie que pour trois mois, le fait qu'elle se fasse attendre est pour moi comme une épée de Damoclès suspendue sans cesse au-dessus de ma tête. J'en arrive parfois à me dire que si elle revenait, au moins je n'aurais plus ces angoisses qui me rongent. Je te remercie pour tes compliments. J'aurai bientôt huit ans. En réalité, il n'y a pas longtemps que j'ai appris à écrire et il me faut des heures entières pour répondre aux lettres que je reçois. C'est madame de Fleurville qui m'apprend à écrire et elle considère que ces lettres sont un très bon exercice. Je n'écris pas d'histoires ni de poésie, parce que je n'en suis pas vraiment capable, mais cela me plairait de le faire un jour. Tu me demandes ce que nous faisons avec mes amies, eh bien, je vais te raconter. Hier, par exemple, madame de Rosebourg et madame de Fleurville nous ont amenées en promenade dans les bois. Nous avons récolté des poires et des framboises pour faire des tartes. Quand nous sommes revenues, Camille a proposé de jouer à la poupée, nous avons coiffé et habillé nos poupées avec les vêtements que nous leur avions confectionnés la semaine dernière. Le bonnet de ma poupée lui faisait un visage bien étrange, car il n'était pas cousu bien droit, mais nous en avons beaucoup ri. J'aimerais beaucoup apprendre le clavecin, mais je suis encore trop petite pour cela. J'espère que madame de Rosebourg m'apprendra, car elle en joue vraiment bien, nous passons parfois des soirées entières à l'écouter jouer. En ce qui concerne le chant, je me souviens d'avoir écouté une chorale avec maman, je ne me souviens plus exactement du contenu ni des paroles de la chanson, juste de l'émotion que j'ai pu ressentir à ce moment précis, cela m'a donné la chair de poule. Fleurville est très agréable. La propriété de Fleurville se trouve très proche de celle que nous habitions avec mon père et madame Fichini; elle est entourée d'un très grand bois pour les promenades et il y a même quelques animaux sauvages que nous pouvons observer en y faisant attention. Ce que j'aime particulièrement ici, c'est la diversité des oiseaux et de leurs chants. Je pourrais passer des heures à les écouter. L'autre jour j'ai vu un rouge-gorge, il était magnifique. Il y a aussi un petit lac, dans lequel on peut voir des poissons de toute taille. Fleurville est vraiment, pour moi, un endroit paisible et magique. J'espère avoir répondu à toutes tes questions. Cela me ferait plaisir de te lire encore. Ton amie, Sophie Chère Sophie, Merci pour tes réponses; moi aussi, cela me fait plaisir de te lire souvent. Seulement, voilà, je me rends compte que toute notre correspondance sera publiée sur Dialogus et je ne crois pas que monsieur Dumontais appréciera outre mesure le fait de publier tout cet échange... Cela dit, j'aimerais beaucoup continuer de correspondre avec toi. Connais-tu le moyen de le faire sans que tout ceci soit publié sur Dialogus? Ce n'est pas que je veuille cacher ma correspondance, mais je pense que les gens ne trouveront peut-être pas normal un échange aussi long. D'habitude, les gens font des compliments et posent quelques questions, c'est tout. Ils envoient une ou deux courtes lettres, pas plus. Et puis, je suis désolée pour le piano... Je me suis rendu compte en lisant ta lettre à monsieur Dumontais qu'elle datait de 1857 et à ce moment-là, le piano existait déjà... Peut-être madame de Rosebourg préfère-t-elle tout de même le clavecin. Comme organiste, j'ai appris que François Couperin a écrit des choses charmantes pour le clavecin. Tu pourrais lui demander de t'en jouer, je suis sûre que tu l'apprécieras. L'avantage avec le piano, c'est que le répertoire romantique peut être joué. En fait, je dis romantique par habitude: c'est tout simplement celui des compositeurs de ton époque, bien que certains soient morts avant ta naissance. Pour ma part, j'aime beaucoup Chopin et Schumann. Tu es chanceuse d'habiter la campagne. J'habite en ville et la mélodie des bruits urbains n'est pas toujours charmante. Dans mon époque, les villes sont encore plus bruyantes que dans la tienne. Tout comme toi, j'aime écouter les oiseaux. Là où j'habite, nous avons un jardin et j'aime y passer des heures à écouter la nature, mais soudain des bruits étranges viennent me rappeler que je suis toujours en ville. Je me trouve particulièrement chanceuse de jouer de l'orgue. Je vais souvent m'exercer à l'église lorsqu'elle est vide. Parfois, je ne joue pas et je regarde les flammes des cierges vaciller tout en écoutant le silence et je suis bien pendant une heure ou deux. Puis je dialogue avec l'orgue. Je te souhaite d'avoir autant de plaisir si tu apprends le clavecin. La musique est une compagne formidable. Je te laisse, il est tard et je dois me lever tôt demain, à cause de l'école... Amicalement, Francine Chère Francine, J'ai posé la question à monsieur Dumontais, et il ne semble pas ennuyé par le fait de publier notre correspondance, bien au contraire. De plus, il m'informe que sans Dialogus, il ne me serait pas possible de recevoir tes lettres. J'ignore totalement comment ils font pour me transmettre ce courrier d'un autre temps, je sais juste que celui-ci m'attend sur ma table de nuit le soir quand je monte me coucher. Je parlerai de monsieur François Couperin à madame de Rosebourg, elle cherchait justement quelque chose à jouer pour la fête de Camille qui aura lieu dans deux semaines. Les bruits de la ville sont désagréables; tu as raison, entendre les roues des voitures et le claquement des sabots des chevaux sur le pavé est une torture pour mes oreilles aussi. Pourrais-tu me parler un peu de ton époque? Comme je te comprends quand tu parles de te retrouver seule à regarder le vacillement des flammes! Parfois je rêve à des aventures, à des histoires en regardant danser la flamme d'une bougie. Amicalement, Sophie Chère Sophie, Serait-il indiscret de te demander à quoi tu rêves en regardant danser la flamme d'une bougie? Ces derniers temps, ce n'est pas en regardant vaciller la flamme d'une chandelle que je rêve, mais en regardant la neige tomber. J'habite un pays où la neige reste au sol et forme un tapis blanc pour le temps des Fêtes qui approche justement. J'aime beaucoup la période de l'Avent. Je trouve que les Fêtes créent une atmosphère de joie et d'amour, qu'en penses-tu? J'adore me promener dehors lorsque la neige tombe à gros flocons et je rêve à un monde où il n'y aurait ni guerres, ni haine, ni misère. Je rêve au bonheur de ceux que j'aime et souvent, j'entends de la musique dans mon esprit. Parfois, je me contente d'admirer le calme du paysage par la fenêtre, sans penser à rien. Est-ce qu'il neige déjà à Fleurville? La ville où j'habite se nomme Montréal et est justement en Amérique, mais pas l'Amérique où tu es allée, qui a bien changé depuis ton époque d'ailleurs. Montréal est au nord de l'Amérique et il y a quatre saisons. L'automne, lorsque les feuilles des arbres deviennent jaunes et rouges se termine alors que l'hiver est déjà là, avec le froid et la neige que j'aime bien. Il y a beaucoup de maisons et de commerces. Certains sont gigantesques. Nous ne nous éclairons pas à la chandelle, mais à l'électricité. C'est un procédé physique qui fait circuler de l'énergie dans des lampes et qui permet de chauffer suffisamment celles-ci pour qu'elles émettent de la lumière. Comme il fait froid, nous nous réchauffons également à l'électricité. Et tu me parles de chevaux. Malheureusement, nous ne circulons plus à cheval à mon époque. Les gens possèdent des voitures qui brûlent une substance appelée pétrole qui sent fort mauvais et qui permet à la voiture d'avancer. Les voitures sont fermées et les roues sont dirigées grâce à une sorte de manivelle appelée volant. C'est difficile de t'expliquer cela. Tout a l'air si rocambolesque que parfois, je ris devant cette réalité avec laquelle je vis pourtant depuis toujours. Pour conduire, il faut avoir dix-huit ans, c'est l'âge de la majorité ici. Moi, je ne possède pas de voiture. Je voyage dans de grosses voitures publiques appelées autobus. Il y a un conducteur qui s'arrête à des endroits précis, des arrêts. Il y a aussi le métro: ce sont de gros trains qui fonctionnent à l'électricité, ils ne sentent donc rien du tout. Ils vont très vite et circulent sous terre dans de longs tunnels à travers la ville. Je voyage souvent en métro, ce moyen de transport est très pratique. Et les gens sont très pressés de nos jours. Trop pressés, même. Ils ont ces objets qui leur permettent de communiquer instantanément sur de très longues distances. On appelle cela un téléphone. Maintenant, les téléphones sont portables, alors certaines personnes parlent partout, sont très énervées et ne prennent plus le temps de profiter du présent. Les gens travaillent trop, je crois, les échéances sont trop courtes. Pour le téléphone, c'est une petite boîte. On appuie sur des boutons pour écrire un code et on parle dedans à la personne désirée. Elle parle également dans son téléphone pour répondre. Il y a un espace pour parler. Il y a aussi un autre espace pour écouter, on le colle contre l'oreille. Je te laisse rêver à toutes ces histoires. Elles doivent te sembler invraisemblables, mais mon époque est ainsi faite. Je t'assure que je ne suis pas en train de me moquer de toi. J'aurais beaucoup de peine que tu puisses penser cela. Si je trouve des gravures de mon époque, je te les enverrai. J'espère te lire à nouveau bientôt. Amicalement, Francine Chère Francine, Tout d'abord je tenais à m'excuser pour le temps que j'ai mis à te répondre. J'ai été bien malade ces derniers jours, tout comme Elisa et Margueritte. Madame de Fleurville s'est très bien occupée de moi, elle est même restée avec moi la nuit pour s'assurer que ma fièvre ne montait pas trop, au risque de tomber elle-même malade. Parfois j'aime Noël, parfois non. Le dernier Noël que j'ai passé avec mes parents avant notre voyage a été fabuleux. Tous ces chants, et puis il y avait mon cher Paul, cela restera à jamais un souvenir magnifique. Cependant, Noël dernier a été très triste. J'espère juste passer Noël à Fleurville cette année, ce serait une joie immense. Il neige aussi à Fleurville; l'hiver, il fait même très froid. Nous passons les soirées près de la cheminée et madame de Fleurville nous lit des histoires. C'est à ce genre d'aventures que je rêve parfois. Je m'imagine en héroïne, comme Virginie vivant sur une île et partant découvrir la vie «civilisée», ou comme Antigone, bravant le pouvoir du roi. Tout ce que tu me décris me semble bien étrange ma chère Francine, et je t'avoue ne pas bien comprendre ce que tu m'écris au sujet des trains qui circulent sous la terre; tout est pour moi vraiment inimaginable et je me sens heureuse de ne pas vivre dans ton époque. Tu me dis que les gens ne prennent pas le temps de profiter du présent, je trouve cela tellement dommage. Tu me dis qu'il faut dix-huit ans pour posséder une voiture et que tu n'en as pas, mais que tu circules dans des grandes voitures publiques appelées «autobus». Tu attises ma curiosité. Pourrais-tu me dire l'âge que tu as? Ton amie, Sophie Chère Sophie, J'espère que tu vas mieux et que tu passes de magnifiques soirées près de la cheminée en compagnie de héros et d'héroïnes. Pour répondre à ta question, j'ai dix-sept ans. Eh oui, l'an prochain, je pourrai conduire une voiture, mais à vrai dire, si j'ai décidé d'apprendre à le faire (il faut prendre des leçons), je ne pense pas en posséder une. Je préfère de loin les transports publics en ville. Enfin, de toute façon, il y a tellement d'autres choses à découvrir que je considère plus importantes... Je comprends ton désarroi face à ce que je te décris. Mon époque doit te sembler complètement rocambolesque et si nous prenons le temps d'y penser, elle l'est même pour les gens de notre époque. J'espère également que tu auras la chance de passer un beau Noël à Fleurville, comme tu le désires tant. Noël approche si vite, je suis certaine que tu y seras encore et d'ailleurs que tu y seras longtemps. Saint Nicholas t'apportera-t-il des cadeaux? Je crois sincèrement que tu es une enfant assez sage pour cela... Qu'aimerais-tu recevoir? Moi, j'aime les surprises. Je ne désire rien, mais je suis contente que les gens pensent à moi. Les étudiants de mon école donnent des soirées musicales à l'occasion des Fêtes. C'est une grande source de joie pour nous, mais nous devons travailler très fort pour pouvoir présenter un programme réussi. Je suis très curieuse également, j'ai ce point en commun avec toi... À quoi ressembles-tu depuis que tu habites à Fleurville? Portes-tu encore tes cheveux blonds coupés court et des robes à manches courtes en percale blanche en tout temps? Tu dois avoir grandi depuis que tu as quitté ta belle-mère, et changé considérablement. J'aimerais beaucoup que tu me fasses ton portrait (avec des mots, évidemment). Cette lettre est plutôt courte, mais en ce moment, je ne pense à rien d'autre que je pourrais te raconter. Je te laisse donc et je retourne à mes études... Bonne convalescence! Amicalement, Francine Chère Francine, Moi aussi il me tarde de conduire parce que j'aime beaucoup les chevaux. Quand j'étais très petite, j'allais les nourrir avec maman aux écuries. Nous en avions tellement que cela prenait des heures pour leur distribuer le pain le matin. Je ne sais pas quoi vouloir pour Noël, je n'ai besoin de rien de plus que ce que j'ai déjà. Mais je sais que lors de ma prière la veille de la Nativité, je demanderai au bon Dieu si, dans sa grande bonté, il accepterait que je reste à Fleurville encore quelque temps. Pour répondre à ta question, je vais me décrire. Je ne suis pas encore bien grande. Mes cheveux commencent à rattraper leur longueur initiale et j'ai les yeux marron. Madame de Fleurville a jeté mes robes blanches en percale et m'en a trouvé d'autres bien plus jolies et colorées. J'en suis heureuse, parce que je me sens plus jolie quand je suis mieux habillée et surtout parce qu'il fait froid l'hiver ici. Je te souhaite bon courage pour tes études musicales et te dis à très bientôt. Bien à toi, Sophie Chère Sophie, J'ai été très heureuse de recevoir ta lettre. Comment te portes-tu? Pour satisfaire ta curiosité, malgré le fait que tu ne me le demandes pas, je vais me décrire également. Je suis plutôt grande et élancée. Mes amis disent que je suis presque maigre et j'ai de longs cheveux quasiment noirs que je retiens en arrière en queue de cheval pour qu'ils ne me gênent pas. Comme toi, j'ai les yeux marron et ils sont en amande. Dans mon époque, les filles peuvent porter des culottes comme celles des garçons. Je porte donc plus souvent des pantalons que des robes; en fait, je porte des robes seulement lors d'occasions spéciales. J'aime aussi la couleur, je porte donc des habits colorés et comme j'aime bien me moquer des gens, je choisis souvent un chandail dont le ton jure avec celui des pantalons ou avec celui de la veste que je porte lorsqu'il fait froid. Ma couleur préférée est le rouge, mais je porte plus souvent du bleu pour ne pas trop attirer l'attention. Et toi, quelle est ta couleur favorite? Quelles sont tes activités d'hiver préférées? J'aime beaucoup patiner, mais il y a longtemps que je n'y suis pas allée. Le temps est étrange ici, aujourd'hui, il a fait plus chaud qu'une journée de novembre l'est normalement et il pleuvait. Il y avait de la glace partout, c'en était difficile de se rendre à l'école. J'ai donc passé mon temps libre à regarder dehors, par la fenêtre, les voitures qui avaient du mal à circuler. Et je pensais à toi et à nos dernières lettres où nous avons échangé sur les voitures de nos époques. Je me suis surprise à imaginer des chevaux et des calèches dans les rues... Puis il a fallu que je retourne en classe, mais l'image des chevaux était encore présente dans mon esprit lorsque j'ai pris l'autobus pour rentrer chez moi. Cela me plairait bien, à moi, que nous circulions encore à cheval. Je suis certaine que tu resteras longtemps à Fleurville et ma position dans le temps me permet de t'avouer que le jour arrivera où tu n'auras plus peur de te voir reprise par madame Fichini parce que tu n'auras plus de raisons de la craindre. N'oublie pas de m'avertir lorsque ton cousin Paul sera de retour. Je pourrai alors t'écrire «je le savais»... Connais-tu un certain Jean? Je crois que c'est le cousin de Marguerite, est-ce que je me trompe? Et comment vont tes amies? J'espère que plus personne n'est malade chez vous. Je suis contente de constater que tu as une meilleure estime de toi-même depuis que tu habites Fleurville. Tu verras que cela t'aidera à corriger de nombreux petits défauts que tu te trouves... Amicalement, Francine Chère Francine, Je vais mieux, je te remercie, et j'espère que toi aussi tu te portes bien. Ta lettre m'a fait beaucoup rire, me permettras-tu de la lire à mes amies? Elles seront sans doute très curieuses de savoir que dans un autre temps, les filles s'habillent avec des culottes. Il y a une dame qui ne vit pas très loin d'ici, on la voit parfois passer à cheval en culottes, elle fait la curiosité de tout le voisinage. Mais je pense bien qu'elle doit être bien plus confortable pour monter à cheval. Nous partageons une chose à travers le temps, ma couleur préférée est aussi le rouge. J'ai d'ailleurs une très jolie robe rouge avec un col blanc en dentelle que j'aime beaucoup. En hiver, j'aime surtout faire de la luge. Je me souviens de parties de luge avec Paul lorsque je vivais encore avec mes parents. Nous n'avons pas encore eu l'occasion d'en faire avec mes amies, mais tu me donnes l'idée de le demander à madame de Fleurville. Je suis sûre qu'elle nous emmènera. Est-ce vrai que vous ne circulez plus du tout à cheval dans ton époque? Cela me paraît bien étrange. Je ne connais pas bien Jean, je l'ai vu seulement une ou deux fois il me semble, pourquoi me demandes-tu cela? Mes amies vont bien, Marguerite me boude un peu parce que je l'ai un peu bousculée ce matin. Je ne voulais pas la bousculer, mais j'avais failli tomber en trébuchant sur la marche de la cour. Je te remercie pour ce que tu m'écris sur mon estime de moi-même, cela me fait très plaisir. J'espère te lire bientôt, amicalement, Sophie Chère Sophie, J'ai été très heureuse de recevoir ta lettre. Je profite de ce moment pour te répondre, car figure-toi que le toit de mon école a pris feu ce matin, l'école est, bien évidemment, fermée. Heureusement, elle n'était pas encore ouverte au moment où l'incendie s'est déclaré. Bien sûr que tu pourras lire ma lettre à tes amies. Cela me fera plaisir de satisfaire leur curiosité à propos des habits de mon époque; les culottes sont vraiment des vêtements très confortables. Et il est également vrai que nous ne circulons plus du tout à cheval sauf pour des parades et des processions. Dans la vieille partie de la ville, sur une petite montagne, il y a cependant des policiers qui patrouillent à cheval parce que c'est plus commode que les voitures à cause des sentiers. Je te demandais des nouvelles de Jean pour savoir si tu le connaissais, puisque j'ai parfois de la difficulté à savoir qui tu as déjà rencontré ou non. Comme plusieurs correspondants te l'ont déjà dit, quelques livres retracent tes aventures et lors de tes prochaines vacances, tu rencontreras Jean et Léon, enfin, tu les reverras. C'est pour cela que je t'en ai parlé, simplement pour savoir si tu savais déjà de qui il s'agissait. Comment les trouves-tu? Il paraît qu'ils sont bien bons, surtout Jean. Tu es chanceuse de vivre entourée d'aussi bons amis que Camille, Madeleine, Marguerite et leurs cousins. Ne t'en fais pas, Marguerite n'est pas rancunière, d'après ce que je sais d'elle. Elle ne te boudera pas longtemps. Elle comprendra bien que tu ne l'as pas fait exprès. J'espère te lire bientôt. Je m'estime très chanceuse d'avoir une correspondante aussi fidèle que toi. Amicalement, Francine Ma chère Francine, Je suis fâchée de lire que ton école a pris feu. J'espère que tu pourras y retourner bientôt et que vos instruments de musique n'ont pas été abîmés. Mes amies étaient vraiment contentes que je leur lise ta lettre. Elles ont beaucoup ri et m'ont regardé avec des yeux étranges quand je leur ai lu le passage où tu parles de tes vêtements. J'aime beaucoup voir passer les gens à cheval. Vois-tu souvent ces policiers dont tu me parles et qui sont à cheval? Pour répondre à ta question, je ne connais pas bien Jean et Léon. Mais il est vrai que Jean paraît bien bon en comparaison de Léon qui n'en fait qu'à sa tête! Je te remercie bien pour tes si gentils compliments. Je sais qu'il me faut parfois quelque temps pour te répondre et je suis désolée d'être parfois si longue. C'est que l'écriture est encore assez compliquée pour moi. Il me faut trouver les mots pour te répondre et ensuite les tracer. C'est le tracé qui est le plus difficile, mais je suis sûre que je prendrai vite l'habitude si tu acceptes de continuer de m'écrire aussi régulièrement. Amicalement, Sophie Ma chère Sophie, Bien sûr que j'accepte de t'écrire régulièrement! Tu verras, dans quelque temps, l'écriture deviendra un automatisme pour toi. Je ne peux te parler du tracé de ton écriture parce que je reçois tes lettres à travers une sorte de machine et ce sont des caractères d'imprimerie que je lis, mais je suis curieuse de savoir sous quelle forme tu reçois mes lettres. Si elles t'apparaissent écrites de façon conventionnelle, je t'apprendrai qu'elles ne sont pas de ma main puisque je t'écris à travers ma machine qui utilise des caractères d'imprimerie. Quelqu'un doit sûrement les recopier pour te les faire parvenir ensuite... La machine est dotée d'un écran et c'est sur cet écran que tes lettres apparaissent quand je choisis de lire mon courrier. Autrement, il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire sur cette machine. On l'appelle un «ordinateur». Tu seras savante en matière de machinerie du futur! Je vois régulièrement ces policiers à cheval dont je t'ai déjà parlé parce que mon école est située près de cette montagne où ils patrouillent. J'aime bien les regarder passer. D'ailleurs, je retournerai à l'école après les Fêtes, une partie du bâtiment est encore utilisable, mais certains cours auront lieu dans différentes bâtisses. Nous devrons nous déplacer souvent. Les pompiers ont été formidables, ils ont sauvé tous les instruments et les documents de l'école. Es-tu allée faire de la luge, finalement? Je te souhaite bien du plaisir avec tes amies, à qui tu pourras d'ailleurs lire toutes mes lettres. Je suis curieuse de savoir ce qu'elles pensent de mon époque, surtout si tu leur as lu la lettre où je te décris les moyens de transport que j'utilise. Si je n'ai pas l'occasion de te répondre encore avant Noël, je te souhaite d'avance de Joyeuses Fêtes et un Noël rempli de bonheur. Tu ne saurais y manquer puisque tu le passeras certainement à Fleurville, comme tu le désirais tant... Amicalement, Francine Ma chère Francine, Le tracé de mon écriture n'est pas vraiment joli encore. Il me faut faire encore plus d'efforts d'après ce que dit madame de Fleurville, mais elle trouve que j'emploie de jolis mots, alors cela me rassure. Je reçois tes lettres manuscrites en effet. Je pensais que c'était ton écriture. C'est une écriture penchée, régulière et bien jolie. Cette machine dont tu me parles, «l'ordinateur» me paraît bien commode. Penses-tu que je pourrais écrire plus vite si j'en avais une? Je suis très heureuse de lire que tous les instruments ont pu être sauvés. C'est important un instrument, comme un véritable ami, enfin c'est ce qu'en dit madame de Rosebourg. Finalement oui, je suis allée faire de la luge avec Margueritte, Camille et Madeleine. C'était très drôle mais nous n'avons pas pu en profiter longtemps à cause de la neige qui s'est remise à tomber. Je crois que je n'aurais pas dû me rouler dans la neige, parce que maintenant j'ai pris froid. Tu vois, j'apprends toujours de mes bêtises. J'espère qu'un jour j'arrêterai d'en faire, tout simplement. Je suis heureuse à l'idée de ce Noël passé à Fleurville. J'espère vivement que ce souhait se réalisera. En attendant chère Francine, je te souhaite à toi aussi, un très joyeux Noël rempli de bonheur. Amicalement, Sophie Chère Sophie, J'ai été très heureuse de recevoir ta réponse aussi rapidement. J'espère que tu n'es pas trop malade pour avoir pris froid en te roulant dans la neige. Dans mon époque, les enfants ont des vêtements conçus pour cela. Il est vrai que là où je vis, l'hiver est bien long et nous ne pourrions pas en profiter si nous n'avions pas ces petits plaisirs. Je suis étonnée de l'écriture dont tu me parles et que tu me décris comme celle que tu croyais être la mienne. C'est que, vois-tu, elle semble ressembler beaucoup à la mienne. J'ai en effet une écriture plutôt régulière et penchée mais cela vient avec la pratique, tu en auras sûrement une très belle avec le temps, si tu continues à écrire aussi fidèlement à tous tes correspondants. Madame de Fleurville a raison, tu emploies de très jolis mots dans tes lettres. On croirait parfois lire quelqu'un de beaucoup plus âgé qui a une longue pratique de l'écriture. Je ne crois pas que l'ordinateur soit aussi commode que tu le penses. Pour écrire rapidement, il faut apprendre où est placée chaque lettre sur un clavier qui comporte tous les caractères d'imprimerie. Je préfère écrire de façon conventionnelle, mais pour correspondre avec toi par Dialogus, je n'ai pas d'autre choix que d'utiliser l'ordinateur. Cette machine est très commode uniquement lorsqu'on a bien appris comment la faire fonctionner. Apprendre à tracer ses mots est plus simple, crois-moi. L'avantage de la machine, c'est qu'elle nous permet de faire voyager nos lettres à travers le temps... Que fais-tu ces jours-ci? En ce qui me concerne, les Fêtes sont une période de vacances pour moi, j'en profite donc pour me reposer. Toi, par contre, tu dois avoir une foule d'activités à Fleurville. Peut-être que tu ne pourras pas tout de suite aller jouer à l'extérieur, mais faites-vous des bonshommes de neige avec tes amies? Je t'en parle parce que des enfants qui habitent près de chez moi en ont construit un plutôt imposant. Joyeux Noël! Amicalement, Francine Chère Francine, Rassure-toi, je ne suis pas trop malade, je tousse juste un peu, mais cela va passer très vite grâce aux remèdes d'Elisa. J'aimerais avoir un de ces vêtements dont tu parles. À quoi ressemblent-ils? Si ton écriture ressemble à celle des lettres, alors elle doit vraiment être très jolie. Malheureusement, je ne peux pas te montrer, mais j'aimerais avoir la même plus tard quand je saurai mieux tracer toutes les lettres. Je te remercie pour ton compliment. Tu me dis que parfois je te parais plus âgée que je ne le suis. Cela me flatte, j'aimerais beaucoup être plus âgée que je ne le suis, je n'aurais plus ces soucis. De plus, plusieurs personnes de ton temps me disent que je reverrai Paul et que je serai heureuse à Fleurville pour très longtemps. Quoi qu'il en soit, je préfère ne pas trop espérer pour ne pas être trop triste si jamais les choses ne devaient pas se passer ainsi qu'elles le disent. C'est vrai que je suis heureuse que tu aies cette machine «ordinateur», parce que si j'ai bien compris ce que tu me dis, sans elle, on ne pourrait pas communiquer. Alors, c'est une très bonne chose que tu en possèdes une et que tu saches la faire fonctionner. Ces jours-ci, je ne fais rien de très spécial. Comme je suis un peu malade, je n'ai pas le droit de sortir, donc je m'exerce à la lecture. En ce moment, je lis une merveilleuse histoire: Paul et Virginie. Un peu dramatique, mais vraiment passionnant. Madame de Fleurville nous l'avait déjà lue, mais j'ai envie de la connaître par moi-même. Il n'y a malheureusement pas encore assez de neige pour faire un joli bonhomme, mais dès que nous en aurons une quantité suffisante, je suis sûre que Margueritte voudra que je l'aide à en confectionner un. L'autre jour, j'ai essayé d'imaginer ton pays. J'aimerais beaucoup le visiter un jour. Cependant quand j'essaie de visualiser dans mon imagination tout ce dont tu me parles dans tes lettres, je vois des choses étranges, comme ces trains sous terre. Nous avons de la chance de pouvoir communiquer à travers les époques et je te remercie pour ta constance. Ton amie, Sophie Chère Sophie, Je suis heureuse de savoir que tu n'es pas trop malade. Ces vêtements faits pour jouer dans la neige ne peuvent malheureusement pas être reproduits à ton époque à moins d'utiliser des fourrures ou des peaux enduites d'une graisse quelconque pour empêcher l'eau de passer. Il s'agit d'une combinaison d'un gros manteau bien chaud et d'une paire de culottes chaudes et larges qu'on enfile par-dessus nos vêtements. Dans mon époque, le manteau et les culottes sont faits de tissus que vous ne connaissez pas, étant donné que leur composition est artificielle et a été inventée plus tard. Ces tissus sont bien lisses et les vêtements sont rembourrés pour tenir bien chaud. Nous portons également une tuque (un chapeau de laine), un foulard (souvent de laine aussi) et des mitaines. Dans nos pieds, nous portons des bottes de cuir ou de tissu imperméable à l'eau et ces bottes sont rembourrées également. C'est qu'il fait froid là où je vis, et nous devons marcher dans la neige en hiver. Aujourd'hui, par exemple, la ville où j'habite était paralysée par une épaisse couche de neige. Seulement avant midi, quarante centimètres de neige étaient déjà tombés. Avec ce qui était déjà au sol avant la tempête d'aujourd'hui, tu te serais enfoncée un peu plus haut que les genoux. Je suppose ici que tu as la taille moyenne d'une fille de huit ans. De grosses voitures munies de pelles poussaient la neige sur les côtés pour permettre aux voitures de circuler. Tout était bloqué, les voitures n'avançaient pas. Avec les chevaux, nous aurions eu bien du mal aussi. Seulement, là, une fois la neige sur les côtés, comme les gens circulent sur des trottoirs au bord des routes, les passants s'enfonçaient dans la neige et il nous était impossible de circuler. Bien des gens ont emprunté ces trains souterrains dont je t'ai déjà parlé et nous étions bien tassés. C'est une situation fréquente, dans mon pays. Pour toi, mon pays est tout neuf, monsieur Jacques Cartier y est allé, mais maintenant - pour toi - il appartient à l'Angleterre. Mais des Français y ont vécu, c'est pour cela que je parle ta langue, parce que les Français y ont conservé leurs traditions et leur langue. Que sais-tu de l'Amérique et du pays qu'on nomme Canada? C'est le mien. Peut-être que madame de Fleurville ou madame de Rosebourg pourront t'en parler. Amicalement, Francine Ma chère Francine, Les choses que tu me racontes me paraissent invraisemblables. J'ai essayé d'imaginer des voitures chassant la neige à l'aide de grosses pelles et je t'avoue que ça m'est bien difficile à concevoir. Le pays dont tu me parles me fait rêver et j'aimerais bien le visiter un jour. Ce que je préfère quand il fait très froid, c'est d'être bien au chaud tout près de la cheminée du grand salon à Fleurville. Nous avons pu faire un bonhomme de neige avec Marguerite, il était très beau. J'ai essayé de fabriquer un âne, aussi, mais malheureusement sa tête n'a pas tenu plus de trois secondes. Madame de Rosebourg a dit que c'est parce qu'elle était bien trop lourde. Je ne savais rien de ton pays avant que tu ne m'en parles. Il faudra que je demande à madame de Fleurville si elle en sait plus. Quant à l'Amérique, j'y suis allée, mais je ne garde pas beaucoup de souvenirs. Je me rappelle juste qu'il y faisait bien chaud et qu'il y avait de dôles d'animaux. Je te souhaite plein de bonheur mon amie, Sophie Ma chère Sophie, J'étais ravie de recevoir ta lettre. J'ignore quelle année vient de commencer pour toi mais je te souhaite quand même une merveilleuse nouvelle année. Pour moi, c'est l'an 2006 qui commence, c'est loin, n'est-ce pas? As-tu passé un beau Noël? Qu'avez-vous fait de spécial pour les Fêtes? Il y a encore l'Épiphanie bientôt, confectionnerez-vous une galette des rois? L'Amérique est un très vaste continent. Il se divise en deux parties. Au nord, il y a quatre saisons comme tu les connais, et au sud il fait plus chaud; il y a de vastes forêts tropicales et des déserts. Mon pays est au nord de l'Amérique, c'est pour cela que je connais les mêmes hivers que toi. Lorsque Monsieur Cartier a découvert le Canada, il y avait aussi des peuples indigènes. Nous ne les appelons pas sauvages mais Amérindiens, ou Indiens d'Amérique. Indiens parce que ces peuples sont semblables à ceux que tu as rencontrés lors de ton voyage et que Monsieur Christophe Colomb, lorsqu'il posa le pied sur le sol d'Amérique en 1492, se croyait aux Indes. Aujourd'hui, ces peuples vivent sur des territoires qui leur sont donnés et se sont beaucoup mêlés à la population. Pour toi, présentement, mon pays est une colonie anglaise. Il reste cependant des descendants des français qui sont venus au Québec (c'est une province de mon pays) et ils peuplent cette province en majorité. Pour moi, en l'an 2006, il y a toujours une majorité de descendants des français et bien des gens de tous les coins du monde venus vivre au Canada. La ville dans laquelle je vis est particulièrement peuplée de gens originaires d'autres pays. C'est ainsi que mon père est québécois, descendant des français, et ma que mère vient d'Orient; pour toi, ce serait une province de Chine, là où on mange du riz avec des baguettes et où Marco Polo est allé. J'espère avoir de tes nouvelles bientôt. Bonne année à toi et à tous à Fleurville! Amicalement, Francine Ma chère Francine, Tout d'abord, je tenais à te dire comme je regrette de n'avoir pas pu te répondre plus tôt. Nous avons monté avec mes amis un petit spectacle pour mesdames de Rosebourg et de Fleurville, à l'occasion de l'année nouvelle, je n'ai donc pas eu beaucoup de temps pour me concentrer sur mes réponses. Je te remercie pour tes voeux et je te souhaite à toi aussi une très bonne année 2006, cela me parait incroyable de correspondre avec une amie qui vit en 2006 et aussi en Amérique. Pour Noël, nous avons célébré la naissance du Christ dans la chapelle du château, et pour la nouvelle année, les enfants ont reçu des étrennes. Et toi Francine, qu'as-tu fait de spécial pour célébrer Noël? Je te remercie de me décrire ton pays, grâce à toi j'ai l'impression de voyager. J'ai même rêvé de voitures et de villes peuplées l'autre nuit. Je t'embrasse fort, Sophie Ma chère Sophie, J'étais bien contente de recevoir ta lettre. Je ne m'en fais pas si je ne reçois pas rapidement de réponse, tu es une correspondante si fidèle que je sais que tu m'écriras tôt ou tard. Pour Noël, je suis allée à la messe de minuit à l'église de la paroisse. J'assistais mon ami organiste qui jouait ce soir-là, c'est-à-dire que je tournais les pages de ses partitions et que j'apprenais en l'observant. J'ai reçu des étrennes, tout comme toi, pour la nouvelle année que nous avons fêtée en famille. Comme quoi les traditions ne changent pas beaucoup... Aujourd'hui est le jour du Nouvel An chinois, selon le calendrier lunaire asiatique. Comme ma mère vient d'Asie, nous le fêtons avec toute sa famille. Les différentes années sont représentées par divers animaux. C'est l'année du chien qui débute pour nous. Évidemment, ce calendrier n'est qu'une tradition, les asiatiques ne s'en servent que pour des fêtes religieuses ou folkloriques. Cela ne serait pas tellement pratique s'ils ne comptaient pas les jours et les années de la même façon que nous. Et puis, selon ce calendrier, 2006 est passé depuis longtemps! Tu feras sûrement encore d'étranges rêves lorsque tu liras cette lettre parce que j'ai décidé de te parler d'avions. Tu sais sans doute que le plus grand rêve des Hommes est de voler. Léonard de Vinci - celui qui a peint la Joconde - avait imaginé des machines pour le faire. C'est à mon époque, au XXe siècle, que ces machines ont finalement été mises au point. Elles fonctionnent de la même façon que nos voitures modernes, avec un moteur. Les avions prennent d'abord de la vitesse en roulant vite sur une piste, puis décollent et planent dans l'air, grâce à deux grandes ailes immobiles et une hélice qui tourne pour prendre et maintenir l'altitude. Ils avancent et défient la gravité malgré leur énorme poids grâce à leur moteur. Ce sont de grosses machines de métal, très impressionnantes, comme des maisons volantes et les avions peuvent transporter des centaines de personnes à la fois. Chacun a son siège. C'est ainsi que la plupart des gens voyagent désormais, et au lieu de prendre plusieurs jours pour me rendre en France à partir de mon pays, cela prend seulement plusieurs heures. Je ne suis montée à bord d'un avion qu'une seule fois, pour me rendre dans la même région d'Amérique que toi. C'était amusant de passer au milieu des nuages. Il n'y a plus d'indigènes «sauvages» là-bas. Ces gens vivent dans des maisons ou des cabanes lorsqu'ils sont pauvres mais ils ne vivent plus de chasse dans la forêt comme autrefois. J'espère avoir de tes nouvelles bientôt. Amicalement, Francine Ma chère Francine, Représenter les années avec des animaux est une chose plutôt amusante et proche de la nature. L'année 2006 est l'année du chien, je pense que c'est une belle chose, j'aime beaucoup les chiens, mais certains me font un peu peur. Comment fêtez-vous le nouvel an chinois dans la famille de ta mère? En quelle année serais-tu si tu te réfèrais au calendrier chinois? Ce que tu me racontes est simplement inimaginable pour moi. J'ai lu ta lettre à mes amies et elles n'ont pas voulu croire que de telles maisons volantes puissent exister. Je pense que j'aurais peur d'y monter, d'autant que cela doit aller bien vite pour pouvoir relier l'Amérique du Nord à la France en si peu de temps. Je ne me souviens pas exactement combien de temps a duré notre périple lors de notre retour vers la France, mais ce voyage m'avait paru interminable, et nous voyagions en bateau. En plus j'avais été réellement malade... Est-ce que les gens sont malades quand ils voyagent en avion? Ce doit tout de même être une chose merveilleuse que de pouvoir parcourir une si longue distance en seulement quelques heures! J'espère te lire bientôt, bien amicalement, Sophie Ma chère Sophie, J'imagine bien que les choses que je te raconte te paraissent impossibles, c'est même un peu pour cette raison que je me plais tant à te décrire mon époque et mon pays. Les avions voyagent très rapidement, en effet. Et malheureusement, certaines personnes sont malades à bord des avions mais il existe des remèdes plutôt efficaces et l'air n'est pas comme la mer, il n'y a pas le roulis incessant des vagues qui fait tanguer les bateaux. Plus l'avion est gros, plus il est stable, un peu à la manière d'un oiseau qui déploie ses ailes pour planer. Cela paraît drôle à avouer mais bien des gens de mon époque ont peur de l'avion également. Je n'y suis montée qu'une fois, je crois bien que j'aurais un peu peur au début, moi aussi, si j'avais à y retourner. Nous avons fêté le nouvel an chinois en nous réunissant autour d'un festin préparé par ma mère. Elle avait préparé de nombreux plats traditionnels de son pays. Parlant de nourriture, que mangez-vous à Fleurville? Et j'ignore le cours des années du calendrier chinois. J'ai demandé à ma mère en quelle année nous étions par rapport à ce calendrier et elle ne le savait pas non plus. C'est que ce calendrier n'est plus utilisé que pour dater les fêtes traditionnelles... J'espère que tu m'écriras encore pour me raconter tes journées à Fleurville et ce que tu peux bien faire avec tes amies. J'aimerais d'ailleurs les connaître un peu mieux. Pourrais-tu m'en faire les portraits? Amicalement, Francine Ma chère Francine, J'aimerais savoir si ces avions dont tu me parles volent très haut. As-tu pu approcher les nuages quand tu as voyagé à bord de ton avion? Je te remercie pour m'avoir raconté comment tu as fêté le nouvel an chinois. Grâce à toi je connais des traditions de deux pays très lointains, l'Amérique et la Chine. Je vais te faire le portrait de mes amies. Camille est plus grande que moi, elle est aussi bien plus sage et plus intelligente. Elle a les cheveux blonds et un peu bouclés et elle aime les animaux, spécialement les oiseaux. Madeleine est un peu moins blonde que Camille, elle a les cheveux un peu plus longs, elle est beaucoup plus avancée que moi dans l'écriture et aime jouer à la poupée. Marguerite est plus petite, elle est la plus jeune de nous quatre. Elle a les cheveux presque courts et plutôt bruns, comme les miens. Elle aime les cerises et aussi faire des bêtises parfois. Elle réagit un peu vite et ne cherche pas toujours d'explication aux choses, cela l'amène a faire parfois de mauvais jugements, mais elle est très bonne quand finalement elle écoute et se rend raisonnable. J'espère que tu peux t'imaginer mes amies un peu mieux maintenant. Amicalement, Sophie Ma chère Sophie, Je tiens d'abord à te remercier pour le portrait de tes amies, je me les représente un peu mieux maintenant. Je les connaissais un peu grâce à ces livres qui retracent vos aventures mais je voulais les connaître de ton point de vue. D'après ce que tu m'en dis, elles sont bien bonnes. Tu sais, Sophie, d'après ce que je sais de toi et ce que j'ai appris à connaître de toi par tes lettres, tu sembles aussi bonne et sage qu'elles. Tu es tout simplement impitoyable envers toi-même alors que tu pardonnes facilement aux autres leurs petites erreurs. Ce n'est pas un défaut, c'est simplement une constatation. Je suis ainsi faite également et je crois bien que la plupart des gens le sont. Les avions volent à différentes hauteurs dans des couloirs imaginaires établis à l'avance pour éviter les accidents. Ils volent très haut. Quand j'ai pris l'avion, nous traversions parfois un nuage. Malgré tous ces moyens techniques, je n'ai pas encore eu l'occasion de visiter l'Europe. J'aimerais beaucoup découvrir la France de ton époque et ses traditions. Je t'ai fait découvrir l'Amérique et la Chine, à toi de me faire découvir ton pays! Après tout, notre patrie a toujours quelque chose de spécial qui la rend unique à nos yeux. Ici, en Amérique, je dirais que c'est la liberté des citoyens et leur diversité. L'histoire de l'Amérique est une histoire de peuplement d'un pays par différentes nations. J'espère te lire encore bientôt. Amicalement, Francine Ma très chère Francine, Je te remercie pour le gentil portrait que tu fais de moi dans ta lettre. Sans doute as-tu raison. Je pense simplement que je ne suis pas encore aussi bonne que Camille et Madeleine, car j'ai une tendance bien plus active qu'elles à faire des tas de bêtises sans réfléchir. Il faudrait que je me rende enfin compte que personne ne me fouettera quoique je fasse et que personne ne me privera de nouriture. Madame de Fleurville passe beaucoup de temps à chaque fois pour m'expliquer cela et j'admire moi-même sa patience. C'est une idée très intelligente que celle des différents couloirs pour les avions dans le ciel. Tu veux que je te parle de la France, mais je ne l'ai que peu visitée. Tout ce que j'en connais c'est le château de mes parents et Fleurville. Mais si tu veux savoir ce que je préfère ici, eh bien c'est la nature, les animaux et toutes les couleurs du printemps. Je te remercie pour ta si gentille lettre, Francine. Ton amie, Sophie Ma chère Sophie, Je te remercie pour tes compliments. C'est fort gentil à toi. Je suis certaine que tu cesseras bientôt de faire des bêtises parce que tu as peur qu'on te batte ou te prive de nourriture. Moi aussi, j'aime la nature et le printemps. Seulement, comme j'habite en ville, je peux moins en profiter. J'étais très heureuse de recevoir ta lettre. Je ne sais plus trop quoi t'écrire mais je tenais tout de même à répondre à ma si fidèle correspondante. Je te dis donc au revoir pour le moment mais je te promets de t'écrire encore dès que je trouverai quelque chose à te raconter. J'espère avoir encore de tes nouvelles, n'hésite pas à m'écrire, surtout! J'aime beaucoup recevoir tes lettres, elles me font toujours plaisir. Je t'embrasse, Francine Ma chère Francine, Nous avons reçu des compliments sur notre correspondance de la part de mon cher Cadichon qui est enfin arrivé sur Dialogus d'après ce qu'il me dit. Je suis toujours ravie de recevoir tes lettres. N'hésite jamais à m'écrire dès que tu en auras envie. Pour ma part, j'espère que tes études de musique se passent pour le mieux et que tu te portes bien. Je t'embrasse très fort, Sophie
|
|
|