Anna
écrit à

   


Raspoutine

     
   

Seigneur Grigori, aidez-moi...

    Très cher seigneur Grigori,

Je tremble en prenant cette plume. Je suis consternée par mon audace, vous qui êtes le confident de notre impératrice et de ces grandes dames si belles, si élégantes… Comment puis-je oser vous faire perdre votre temps ainsi, avec mes petits problème personnels, alors que votre esprit est tourné vers ceux, plus gros, du royaume? Mais je ne sais plus quoi faire pour trouver la paix en mon âme.

Une de mes amies qui travaille au palais m'a fait obtenir un poste dans ce lieu de magnificence. Que je sache lire et écrire, ce qui est très rare pour une femme de ma condition, fit oublier mes origines frustes. Je suis, comme vous, une femme de la terre. Vous pouvez donc comprendre l'étourdissement que fut pour moi la découverte de cet endroit, avec ses marbres et ses dorures, ses soieries et ses satins. Mon imagination ne pouvait concevoir pareil luxe, moi qui ne suis qu'une simple femme issue du peuple. Je dus donc travailler très fort pour être à la hauteur de ce que l'on attendait de moi. Le labeur ne me fait pas peur, mon corps est habitué à un travail beaucoup plus ardu. Mais mon tempérament me cause du souci...

Cher Seigneur Grigori, le péché envahit mon âme. Tout ce luxe n'est pas fait pour moi. Mes jupons sont désormais si blancs… Plus aucune terre ne les macule car je me dois d'être impeccable pour servir les… maîtres. Ils sont aussi blanc que la neige qui enveloppe notre pays et qui peut être si
froide… Mais mon âme, elle, s'échauffe. Noircit. Mon corps est souillé.

Les hommes de ces lieux, non contents de caresser les marbres et les soieries si luxueuses, désirent tâter autre chose de leurs mains parfaites, manucurées, qui ressemblent à celles de leurs femmes. Si loin des miennes… Et qui suis-je, moi, pour refuser? Pour eux, je ne suis qu'une chose qu'on utilise et dont on se sert. Comme cette tasse de porcelaine à laquelle on a comparé mon teint. Je sais qu'à leurs yeux, pourtant, je suis beaucoup moins précieuse qu'elle… On ne me traite pas comme une chose fragile. La tasse, on la prend avec précaution et on y dépose ses lèvres en douceur. Moi, on m'agrippe avidement puis après on m'abandonne rudement dans un coin.

C'est à cause de mon regard. Ils disent que le vice y est. Pourtant parfois, alors que je passe devant les grandes glaces que l'on retrouve dans le château, je m'arrête un instant, très bref je vous le jure, ne cessant mon travail longtemps, et je recherche ce vice dans mes yeux… Je ne vois que le bleu du ciel.

Maintenant, je baisse les yeux tout le temps… Car même si ces hommes m'emplissent, je me sens de plus en plus vide… De plus en plus affamée…

Je n'étais pas mauvaise… Je ne voulais pas le devenir.

Mon cœur souffre Monseigneur… Mon corps aussi.

Dehors la saison froide point... Je vois les gens de mon village et je prie pour chacun d'eux pour que la faim ne les emporte pas loin de ce monde… Ou la guerre.

Avant que Dieu ne le rappelle à lui, je me réchauffais dans les bras de mon époux. J'aimais ses mains calleuses sur moi, elles me rassuraient. J'étais une bonne épouse, vous savez. Et je fus une bonne veuve malgré mon jeune âge. Car après sa mort, le froid et la faim permettaient à mon corps quelque répit, engourdissant mes sens.

Mais maintenant qu'il est au chaud et bien nourri… Que Dieu me pardonne!

Le vent froid des plaines me manque, et mon dur labeur. Car il est plus facile de garder mes pensées chastes en retournant la terre qu'en nettoyant ces draps… Vos draps. Je les reconnais parmi les autres car vous sentez la terre… Pas de ces odeurs artificielles et hypocrites dont les nobles s'affublent pour cacher leur humanité. Vous sentez l'hiver et le feu. Vous sentez la force de mon peuple.

Monseigneur, j'ai vu vos yeux. J'ai vu vos mains calleuses et franches comme celles de feu mon époux. J'ai entendu murmurer les dames à propos des miracles qu'elles savent faire. On dit que vous aidez aussi les gens du peuple à retrouver Dieu, à vaincre le mal. Saurez-vous aider une pauvre jeune femme comme moi à retrouver la paix? Je vous en conjure, si vous avez un petit moment, ayez l'âme charitable et dites-moi. Dites-moi ce que vous voyez dans mes yeux…

Et s'il y a le vice... Chassez-le.

Votre dévouée,

Anna


Ma pauvre petite Anouchka... pardonne ma familiarité, ma belle enfant, mais en lisant ta lettre, je me suis senti si près de toi! Peut-être que cela vient du fait que nous sommes, tous deux, issus de milieux modestes et de la terre!
 
J'entends ton cri de détresse! Tu as bien fait de m'écrire pour apaiser ton âme, ma douce! Mon temps n'est jamais trop précieux pour m'empêcher d'écouter un cœur si lourd de chagrin! Le temps que j'accorde à notre petite mère, la Tsarine, est tout aussi précieux à mes yeux que le temps que je t'accorde maintenant, douchka. Ne pleure plus, chère enfant...
 
Malheureusement, je ne peux pas voir tes beaux yeux bleus à travers ta missive mais en revanche, je peux voir ton âme à travers les mots que tu m'as écrits, ma belle... rassure-toi, je ne vois pas le vice, en toi! Ton âme est pure, douchka, aussi pure que le bleu de tes yeux! Ce sont ceux qui ne te portent pas respect qui sont sales et remplis de vices, ma belle! Ce sont eux qui, par leurs perfides manières et leurs ruses, tentent de te corrompre et de t'avilir pour te faire descendre à leur niveau afin de combler leurs bas instincts. Le mal est sur eux! Il faut leur résister ma belle... tu vaux plus que cela aux yeux du Seigneur!
 
Ainsi, tu travailles au palais, disais-tu! Je peux comprendre ton étourdissement, ma belle... moi aussi, au début, tout ce luxe m'a littéralement ébloui! Difficile de garder les pieds sur terre lorsqu'on est entouré de tant d'opulence! Au début, je n'avais rien... maintenant j'ai tout... j'ai trop, même! Non seulement, je ne manque plus de rien, mais je peux même faire parvenir quelques roubles à ma famille tous les mois, payer des études à mes filles, et en plus, j'ai acquis, du même coup, la notoriété, le pouvoir et le prestige. À travers tout cela, c'est très difficile de garder la tête froide, je l'avoue et parfois même, il m'est arrivé de pécher et de manquer d'humilité! Ainsi, je peux te comprendre, ma chère Anya!
 
Pour en revenir à ceux pour qui tu travailles, s'ils ne te respectent pas, quitte ton travail, ma belle, et retourne chez toi... ta valeur est immense, bien que tu ne sembles pas la connaître; tu n'es pas une marchandise de pacotille que l'on peut utiliser à sa guise pour la jeter ensuite.
 
Tu dis que ton âme est noircie et que ton corps est souillé... J'ai un secret à te confier! Je sais, ma belle, comment effacer le péché!
 
Ce n'est pas mal de tomber et de pécher... c'est humain. Ce qui est mal, c'est de se vautrer dans le mal comme les porcs se vautrent dans la boue. Je te le répète, tu vaux mieux que cela, ma belle. Allez, relève-toi et repens-toi! Seulement, il faut que ton repentir soit des plus sincères, ma belle! Alors là, et seulement là, Dieu te pardonnera tes péchés et tu pourras te relever avec dignité! Dieu est Amour!
 
Anouchka, si ton travail est la cause de ta chute, alors il vaut mieux pour toi le laisser et retourner chez toi! Tu seras peut-être moins riche mais ton cœur et ton âme resteront purs. Si tu as la foi, mets toute ta confiance et ton amour en Dieu notre Père, et même si la misère te fait oublier sa présence, sache qu'il sera toujours là et qu'il ne t'abandonnera pas. Tes souffrances seront les miennes... je prends tes péchés sur mes épaules et dorénavant, sache que chacun des sacrifices que tu auras faits pour rester dans le droit chemin te sera remboursé plus tard, et te rapprochera de Dieu.
 
Il n'y a pas de salaires qui valent plus que la pureté de l'âme, ma chère Anna! Des mains calleuses et pleines de terre sont souvent bien plus propres que les mains douces et blanches des nobles. Toi, tu pourras toujours te laver les mains à l'eau vive alors qu'eux, leurs mains resteront salies à jamais. Souviens-toi des paroles de notre Seigneur: «il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au paradis!». Ne t'abaisse pas à monnayer ton âme et ton corps... ils sont précieux et inestimables car, souviens-toi, «ton corps est le temple de Dieu»... ne laisse personne le souiller ainsi!
 
Bon courage, ma douchka Anouchka!
 
Je t'embrasse tendrement,
 
Grigori Raspoutine