Christelle
écrit à

   


Raspoutine

     
   

Je crois en votre innocence...

    Très cher Père Grigori,

Comme je le disais dans l'une de mes missives, une médaille a deux revers et l'histoire a un bon nombre de versions. Les historiens de mon époque vous décrivent comme un moine fou, le servant noir du destin comme disent certains. Je suis mère de trois enfants, et je suis certaine que si j'avais eu à prendre la même décision que la Tsarine Alexandra a eu à prendre pour le jeune Tsarévitch, j'aurais fait exactement pareil, sachant que les médicaments que donnait le docteur Botkin à Alexeï n'étaient pas adéquats. Il est reconnu maintenant que les médecins de la cour donnaient des antalgiques et de l'aspirine, alors que c'est fortement déconseillé pour lutter contre l'hémophilie. Certes, beaucoup de personnes contestent votre comportement, votre vie, vos excès, mais qui sont-ils, qui suis-je moi-même pour vous critiquer, très cher Père Grigori, vous soulagiez Alexeï, vous lui avez permis de vivre des jours de bonheur auprès de ses parents et ses sœurs. Aucun de mes contemporains ne le reconnaîtra parce que votre destin est scellé et qu'on vous cataloguait dans le rôle du moine maléfique, mais vous avez été pour moi sacrifié sur l'autel du bolchévisme! Votre assassinat et le massacre de la famille impériale ont aujourd'hui coûté à votre chère Russie le prix fort, elle porte les traces indélébiles de ce bain de sang que fut la révolution! Je suis vraiment navrée pour vous, très cher père Grigori, que vous restiez dans les mémoires comme celui qui aurait conduit le Tsar et sa famille à sa perte! Mais je suis certaine que l'histoire vous rendra un jour justice! Et vous retrouverez votre chère Alexeï et les siens dans un monde meilleur! Je crois en vous
très cher Père Grigori, et j'espère que votre âme trouvera la paix! Sachez qu'il y a au moins une âme dans ce XXIème siècle qui reconnaît qu'elle a pu se tromper et que l'histoire n'est ni toute blanche ni toute noire! Sachez également que le président russe Boris Ieltsine et l'Église Orthodoxe ont offert en 1998 des funérailles nationales à toute la famille impériale et les honneurs militaires au Tsar Nicolas II. Très cher Père Grigori, la Russie recherche ses racines et je suis certaine que vous serez très bientôt réhabilité!

Avec toute l'assurance de mon respect!

Christelle

Ta lettre m'a fait vraiment chaud au cœur, chère Christelle, et je t'en remercie.
 
Tu sais, ma belle, les choses ne semblent pas beaucoup changer d'une époque à une autre et malheureusement cela me chagrine beaucoup. Actuellement, je ne suis pas sans savoir que j'ai de plus en plus d'ennemis et de gens qui me détestent simplement parce qu'ils croient les ragots de ces foutus journalistes à potins qui répandent toutes sortes de faussetés et d'exagérations à mon sujet. Ils ne cessent de téléphoner chez moi à toute heure, et comme je me refuse à collaborer avec eux, ils répandent toutes ces horreurs à mon sujet ainsi que sur notre petite mère, la Tsarine Alexandra. Je trouve bien dommage que les gens de ton époque me jugent et me détestent aussi, probablement en se basant sur ces mêmes mensonges. Quoiqu'il en soit, je leur pardonne... et je prie pour qu'un jour, tous ceux qui disent du mal des autres puissent réaliser tout le tort qu'ils causent en agissant ainsi.
 
Je le confesse, lorsqu'on m'appelle de toute urgence à Tsarskoïe Selo, au chevet du Tsarévitch Alexeï, il m'arrive de perdre patience et de vociférer contre les domestiques qui n'écoutent que les consignes du docteur Botkin. En colère, j'envoie alors valser du revers de la main les nombreux flacons de médicaments qui se brisent sur le sol de la chambre du petit. Le docteur Botkin et les autres ne croient qu'aux vertus de la médecine. Moi, je ne suis pas un médecin, mais je sais que le petit va mieux lorsqu'on ne lui donne pas toutes ces cochonneries. Lorsqu'enfin on m'écoute et qu'on cesse toute médication, mes prières ferventes et mes dons suffisent à le ramener à la santé. Plus d'une fois, j'ai pu le leur prouver.
 
Christelle, comme je te l'ai dit, je ne suis pas un saint homme, ma Douchka. Je l'ai déjà été, il y a quelques années, mais les épreuves de la vie ont affaibli ma volonté et aujourd'hui je paie le prix de ces excès. Avant, je n'avais rien, maintenant, j'ai trop. Je vais bientôt me retirer du monde et me réfugier dans un lieu secret afin d'expier mes fautes et demander pardon à notre Seigneur. C'est la seule façon de me laver de tout péché. Le repentir sincère qui vient du fond de l'âme, il n'y a que ça de vrai, ma belle. Peut-être qu'après avoir ainsi fait pénitence et fait preuve d'humilité, Dieu notre petit Père qui voit au plus profond de notre âme, me pardonnera mes faiblesses.
 
Je t'embrasse, ma très chère amie et merci de ton support, ma belle!
 
Que Dieu te bénisse ainsi que tes trois enfants... ils ont bien de la chance d'avoir une petite mère aussi attentionnée que toi!
 
Grigori Raspoutine

1916