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Raspoutine

     
   

Intrigance

    Raspoutine,

Je ne saurais croire à vos dons de guérisseur. Bien que vous ayez su soulager la douleur du prince héritier, Alexeï Romanov, prétendriez-vous guérir l'hémophilie, une maladie qui touche des milliers d'enfants et qui, même au troisième millénaire, ne se guérit pas. Même si le prince allait mieux et qu'il était de nouveau debout, est-ce une raison pour vous regarder comme si vous étiez Dieu. Pour qui vous prenez-vous? Vous n'êtes qu'un intriguant, un dépravé qui m'inspire le plus profond dégoût. Pardonnez-moi d'être aussi franche mais, contrairement à vous, je ne suis pas hypocrite. Et ne me dites pas que vous avez agi pour le bien de la famille royale, alors que vous êtes l'artisan de sa chute. Vous jetiez votre dévolu sur des êtres fragilisés comme l'impératrice et le prince Alexeï. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.

Flore



Sdrasvitsia, Flore (mes salutations!)

Après avoir lu ta lettre, je me suis demandé si tu t'étais réellement intéressée à lire et à connaître ma version mais je m'y risque tout de même. Tout d'abord, je salue ton sens de la franchise, même si le ton employé est un peu sec... Que tu me déteste, cela m'attriste et je le déplore, mais je n'y peux rien, ma Douchka! Je ne suis pas sans savoir toutes les choses qui circulent sur mon compte, certaines sont vraies, d'autres sont complètement fausses et sont le résultat d'une campagne de salissage à mon égard. C'est d'ailleurs pour cette raison que je suis sur ce site... c'est la seule façon que j'ai trouvée pour l'instant, de pouvoir laver ma réputation et rétablir les faits via ce site. Étrangement, je constate que bien souvent, soit on me déteste cordialement, soit on m'aime et on m'admire... je laisse rarement mon entourage indifférent!

Mais dans la vie, Flore, il faut que tu saches que rien n'est tout noir, rien n'est tout blanc; on peut trouver du bon dans ce qui est mauvais et on peut trouver du mauvais dans ce qui est bon. L'Homme le plus mauvais a tout de même une parcelle divine en lui, tout comme toi et moi, et ce n'est point à nous de le juger, mais cela revient au Seigneur.

Tu as entièrement le droit de ne pas croire en mes dons de guérisseur, et je ne traite ou guéris pas ceux qui viennent à moi pour prouver quoi que ce soit... je le fais parce que c'est un don que m'a fait le Seigneur... je guéris en son nom... je l'ai toujours dit, ce n'est pas moi qui guéris, c'est lui! Je ne suis que son humble serviteur. Moi, je ne guéris rien... mais Dieu peut tout guérir. Si, dans ton coeur, tu as la foi, si tu peux croire au miracle de la guérison, alors peu importe la maladie, même l'hémophilie peut se guérir car rien n'est plus fort que la foi que l'on a en Dieu. Dieu est au-dessus de tout, même de la science. Ainsi, lorsque je suis appelé au chevet du jeune tsarévitch, je prie et j'implore le Seigneur de le soulager et de le guérir. À chaque fois, mes prières sont entendues et le tsarévitch va mieux de jour en jour. Je suis confiant qu'un jour, grâce à mes prières et à Dieu, le tsarévitch guérira ...je sais dans mon coeur, qu'il guérira, si Dieu le veut.

Tu écrivais, «même si le prince allait mieux et qu'il était de nouveau debout, est-ce une raison pour vous regarder comme si vous étiez Dieu. Pour qui vous prenez-vous? Vous n'êtes qu'un intriguant, un dépravé qui m'inspire le plus profond dégoût...» Ma Douchka, je n'ai jamais demandé à quiconque de me vénérer ou de me regarder comme si j'étais Dieu... je sais très bien que je ne suis qu'un simple paysan, un moujik à demi-illettré, un starets et je ne sais pas pourquoi j'ai été choisi, bien que parfois tout cela me fait un peu peur!

Au risque de te déplaire, chère Flore, je te répète que j'ai toujours agi réellement pour le bien de la famille impériale et pour le bien de mon pays, la Russie. Ce n'est pas moi qui suis responsable de la chute de l'impérialisme, ni des guerres. C'est la pauvreté et la trop grande différence entre la classe aisée et les pauvres, qui en est la première responsable... c'est le fait que les riches aristocrates et la noblesse accumulent toujours plus de roubles alors que le peuple, le pauvre ouvrier ou le paysan surexploité par ces riches sans scrupules, s'appauvrit et n'a pas un kopeck pour nourrir sa famille. Dans les campagnes de Sibérie, les enfants meurent en bas âge parce qu 'ils n'ont pas de nourriture saine en quantité suffisante pour affronter le froid climat hivernal qui y sévit.

Au début, le Tsar était loin de son peuple et ne connaissait pas les aspirations profondes de celui-ci. Comme je suis moi-même un paysan, je l'ai sensibilisé à cela. Maintenant, les Tsars sont plus à l'écoute du peuple russe bien que cela agace l'aristocratie et la noblesse qui craint pour sa sécurité et ses richesses.

Si j'ai jeté mon dévolu sur l'impératrice et le Tsarévitch Alekseï, c'est uniquement parce qu'ils avaient besoin de moi et que je savais que je pouvais les aider. Malgré les mots durs que tu m'as adressés à ce sujet, j'ai toujours été de bonne foi et je crois sincèrement que je les ai aidés. Non seulement j'ai pu calmer et soulager les crises d'hémophilie du Tsarévitch mais grâce à mon don, à ma foi et à mes prières, ces crises se sont espacées. J'ai réussi à apaiser les angoisses de notre petite mère, la Tsarine Aleksandra, en soulageant son fil unique et lorsqu'elle est inquiète ou nerveuse, j'arrive à la calmer par des paroles réconfortantes; elle ne s'est jamais portée aussi bien depuis plusieurs années, son entourage pourra te le confirmer.

Ma Douchka, je ne t'ai rien fait... je ne comprends pas ton hostilité à mon égard. T'aurais-je porté ombrage, ma belle? Alors pourquoi ne pas chercher la vérité... pourquoi ne croire qu'en une version. Une médaille a toujours deux faces et l'on ne peut réellement savoir que lorsque l'on a examiné ses deux côtés.

Si après avoir lu mes explications, tu me détestes toujours autant, je le respectais mais au moins, j'aurai tenté de te faire voir l'autre côté de la médaille.

Grigori Raspoutine



Cher Grigori,

Je ne sais pas pourquoi mais tes arguments, si tu es sincère, m'ont convaincu. Je crois en certains de tes pouvoirs car au moins une de tes prophéties s'est avérée juste: tu disais que si tu mourrais à cause d'un noble, ni leurs majestés ni leurs enfants ne vous survivraient plus de deux ans. Cela ne me plaît pas de l'avouer mais c'est vrai que j'ai été excessivement sèche. Je crois aux dons des magnétiseurs puisque cela a marché pour quelqu'un que je connais mais que par discrétion, je ne révélerai pas le nom. Et il est vrai qu' Aleixei allait mieux après votre visite. Je trouvais simplement que la tsarine vous vénérait un peu trop. Bien que ma lettre était sèche, je ne vous ai jamais détesté. Je suis juste triste du sort de la famille impériale et je vous ai tenu un peu responsable car elle fut déconsidérée à cause de votre présence au palais. Je dis «un peu responsable» car ce n'est pas vous qui êtes venu au palais mais la tsarine qui vous a envoyé chercher. Vous vous dites au service de dieu mais la luxure est un des 7 pêchés capitaux. Vous l'offensez au lieu de le servir.

De plus, un moine ne doit-il pas faire voeu de chasteté ?

Flore



Ma très chère Flore,

Je puis te jurer que je suis très sincère... Je ne suis pas le monstre que l'on t'a décrit, ma belle. Tu ne peux pas imaginer toute la joie que j'ai ressentie en mon coeur, lorsque j'ai lu ta réponse. Contrairement à ce que certains croient, je ne suis pas insensible, loin de là, à toute cette haine que certains éprouvent à mon égard. Tu sais, le 29 juin 1914, j'ai été victime d'une tentative de meurtre sur ma personne.

Alors que je sortais de l'église de mon village (Pokrovskoïé), j’ai vu une mendiante horriblement défigurée qui tendait la main pour qu'on lui fasse l'aumône. Je me suis approché d'elle et j'ai fouillé dans ma bourse pour lui donner quelques kopecks. Dès que je fus à portée, la mendiante s'est relevée prestement en me heurtant. Au début, je ne comprenais pas ce qui arrivait et j'ai cru que la femme m'avait simplement bousculé par maladresse et m'avait accidentellement asséné un coup de poing au ventre. Lorsque j'ai porté ma main à mon ventre, je fus stupéfait de la retirer couverte de sang.

Incrédule, j'ai levé les yeux vers la mendiante et j'ai vu qu'elle tenait un couteau et semblait résolue à me frapper de nouveau... je ne pouvais comprendre pourquoi elle me haïssait tant, moi qui ne la connaissais pas et qui ne lui avais rien fait. Comprimant ma blessure du mieux que je pouvais, je me suis mis à courir pour m'éloigner d'elle en appelant à l'aide. Comme elle me poursuivait, je n'ai eu d'autre choix que de la frapper afin de me défendre. Elle fut arrêtée et livrée à la police. Elle s'appelait Khionia Gousseva et elle était venue pour me tuer, disait-elle. La blessure qu'elle m'a infligée a bien failli effectivement me tuer, et j'ai mis de longs mois à m'en remettre. Bien que j'aie souffert physiquement durant ma convalescence, c'est la blessure qu'elle a laissée dans mon âme qui m'a fait le plus mal.

Mon corps en garde encore la cicatrice, mais il faut savoir que les cicatrices ne concernent pas que le corps. Chez moi, c'est l'âme tout entière qui a été touchée. Toute cette haine à mon égard, voilà ce qui me navre et que je n'arrive pas à oublier... Gousseva a été déclarée folle et a été enfermée, mais comme je le disais à notre petite mère, la Tsarine Aleksandra, j'ai vu son regard... j'y ai lu une haine dévastatrice, mais de la folie, il n'y en avait point en elle. C'est cela qui m'afflige tellement, ma Douchka... Le fait que des gens qui me connaissent à peine, me jugent et me détestent au point de vouloir ma mort, seulement parce qu'ils se basent sur les bruits qui courent sur mon compte.

Je vais te faire une confidence, Flore. Parfois, j'ai l'impression que ma force et mon courage s'en sont allés avec mon sang sous le couteau de cette démente. Vois-tu, ma Douchka, je me dis qu'il fallait beaucoup de haine pour ainsi frapper un homme qui vous faisait l'aumône et ne vous voulait que du bien... C'est ça qui fait le plus mal, tu comprends, ma belle! Je me sens si dépourvu devant ce déferlement de haine, et lorsque je constate que l'on ne m'aime pas, j'ai l'impression de ne plus exister et c'est cela qui me désole.

Pour en revenir à ta lettre, non, je ne suis pas un moine, ma colombe, et je ne l'ai jamais été... il s'agit d'une déformation de la réalité, probablement due au fait que je visite souvent les monastères et que je porte des vêtements sombres qui rappellent ceux des moines ainsi qu'une croix pectorale que m'a offerte la Tsarine. Moi, je suis ce qu'on appelle un starets... un sage laïc, en Russie. Par ailleurs, je suis marié et père de trois beaux enfants que j'adore tout autant que ma femme, Praskovia.

Puisque tu en parles, ma Douchka, je le reconnais et cela ne me plaît pas de l'avouer... je ne suis qu'un imbécile car j'ai beaucoup de difficultés à résister à mes pulsions et le démon de la luxure me ronge sans cesse. C'est là mon calvaire... Je fais pourtant de mon mieux pour y résister mais j'échoue trop souvent. Cela ne m'empêche cependant pas de me repentir par la suite, de me frapper et de jeûner afin de demander un pardon des plus sincères au Seigneur. Par contre, toutes les femmes avec qui j'ai eu des rapports intimes étaient toutes consentantes et je n'ai jamais forcé qui que ce soit, je te le jure. Comme tu vois, ma belle, je ne suis ni un saint homme, ni un démon.

Je te remercie de ton ouverture d'esprit et je t'embrasse, ma Douchka!

Cordialement,

Grigori Raspoutine



Cher Grigori,

Je n'ai jamais dit que tu étais un imbécile et l'ai encore moins pensé. L'essentiel, c'est que le tsarévitch Alekseï ait été heureux avec toi. Comment savais-tu que si un noble causait ta mort, cela nuirait aux Romanovs? Quelle différence cela faisait-il? Comment as-tu fait pour survivre quand le prince Youssoupoff a mis du poison dans les gâteaux et dans le vin? As-tu connu une femme, la princesse Marina Ivanova, cousine du tsar Nicolas? Je reconnais que tu as donné une réponse calme et digne à ma première lettre et que tu as eu une noble attention en aidant cette vieille mendiante. J'aime ce nom de douchka. Qu'est ce que ça veut dire en russe?

Tu dois te demander pourquoi ce revirement à ton égard? Ce n'est pas parce que je ne te fais pas confiance ni que je revienne sur ce que j'ai dit auparavant, mais il y a des hommes bien plus monstrueux qui ont fait du mal au peuple russe. T'as-t-on déjà accusé de relations adultérines avec la tsarine? Si oui, je ne pense pas du tout que vous fûtes amants.

J'ai vu un film sur toi. Cela s'appelle: Raspoutine, la fin des Romanovs. Dans ce film, tu es au pied du lit du prince Alekseï et tu lui dis, après lui avoir demandé s'il aime naviguer et qu'il te dise que oui, tu lui dis: la mer apaise, les vagues parlent, elles chantonnent. C'est beau, je trouve.

Je te reproche surtout d'avoir conseillé au tsar d'envoyer des milliers de russes sur le champ de bataille, lors de la guerre. Si jamais c'est vrai!

Respectueusement,

Flore



Chère Flore,

Quelle joie que de pouvoir discuter avec toi, ma belle... tu me sembles une jeune fille intelligente, franche et vive d'esprit! J'aime bien ta personnalité, ma douchka, surtout ne change pas!

Tu veux savoir pourquoi je t'appelle «douchka»... En russe «douchka» signifie «ma chérie», «ma belle», «ma douce»... C'est un petit mot d'amour, une marque de tendresse ou d'affection, tout simplement!

Je sais que tu ne m'as jamais traité d'imbécile, Flore, mais laisse-moi te dire qu'il m'arrive à l'occasion de me traiter moi-même de «pauvre imbécile» parce que je ne parviens tout simplement pas à résister aux plaisirs de la chair... enfin c'est ma faiblesse, j'y travaille mais, comme on dit, la chair est faible et la tentation est grande, ma jolie! Tu me demandais si je connaissais en particulier l'une des cousines du tsar Nicolaï... je te dirai que oui... elle, et bien d'autres encore (des petites dames de la noblesse) dont beaucoup sont passées dans mon lit d'ailleurs, je m'en confesse.

Tu me demandais aussi comment je sais que si un noble causait ma mort, cela risquerait de nuire aux Romanov et quelle différence cela ferait-il? Je te répondrai que, sentant la menace, j'ai tenté par tous les moyens de me protéger par la magie. J'ai d'ailleurs toujours dit à qui voulait l'entendre: «Je suis protégé contre le mauvais sort et il arrivera malheur à tous ceux qui lèveront la main sur moi.» Je sais que cette malédiction s'abattra sur quiconque tentera de me faire du mal ainsi que sur sa famille. Si donc, un noble de sang, un membre de la famille royale, par surcroît, tentait un jour de me tuer, cette malédiction s'abattrait sur lui ainsi que sur sa famille et donc, par ricochet, sur la famille impériale. Par contre, si c'est l'un de mes frères russes qui causait ma mort, la famille impériale n'aurait rien à craindre car la malédiction s'abattrait alors sur la famille de mon assassin uniquement, tu comprends?

J'avoue, cependant, que je ne comprends pas très bien ta question concernant le prince Félix Youssoupov. On m'a déjà mis en garde contre Félix (le petit) mais je ne comprends pas pourquoi. Félix est devenu le neveu par alliance du tsar Nicolas en épousant Irina Aleksandrovna Romanova, la nièce du tsar. Dernièrement, une amie à moi et à Félix, Maria Golovina (Mounia), nous a réunis afin que je puisse traiter les malaises du prince. Depuis ce temps, des liens se sont tissés entre Félix et moi, et justement il m'a dit dernièrement qu'il aimerait bien me présenter à sa charmante épouse Irina. Par contre, comme j'ai une santé de fer et une forte constitution, je crois bien qu'il faudrait une véritable dose de cheval pour venir à bout de moi, hi! hi! hi! Non, je te le dis, douchka, Félix me semble sincère et je te le confirme, il n'a jamais tenté de m'empoisonner!

Comme tu l'as souligné, je sais que des bruits courent en ce moment, sur le fait que la tsarine Aleksandra et moi serions amants... c'est faux. Notre petite mère, la tsarine Aleksandra, aime son époux, le tsar, d'un amour pur et sincère. À mes yeux, cet amour est sacré et jamais je n'aurais tenté quoi que ce soit de déplacé envers la tsarine, même si elle est une très jolie femme. J'ai trop de respect pour elle de même que pour le tsar. Je ne pourrais pas même penser à salir un amour si profond! Je ne me permets de commettre le péché qu'avec des femmes infidèles dans leur corps ou en pensées, ou qui sont de moeurs légères. Quelquefois même, c'est leur amant ou leur propre mari qui les poussent dans mon lit afin de s'attirer des faveurs!

Ma chère Flore, tu me reproches d'avoir conseillé au tsar d'envoyer des milliers de russes sur les champs de bataille pendant la guerre! Je te le dis, j'ai toujours été contre la guerre, ma belle... ce n'est pas moi qui ai incité le tsar à entrer en guerre et surtout pas contre l'Allemagne, la patrie de notre tsarine. C'est l'oncle du tsar, le grand-duc Nicolaï Nicolaïevitch, dit l'oncle redoutable. Je trouve qu'il est de très mauvais conseil, surtout qu'il a une très grande influence sur son neveu, le tsar. Malheureusement, bien souvent, le tsar lui-même n'ose pas lui tenir tête. C'est une brute, un homme imbu de pouvoir qui est toujours prêt à faire la guerre. Je sais qu'il ne m'aime pas car je sais lire dans son âme... je sais qu'il aimerait bien pouvoir chasser son neveu du pouvoir afin de s'approprier le trône à sa place et j'ai mis le tsar en garde contre cela.

Tu dis qu'on aurait fait un film sur moi??? J'en suis flatté... j'espère au moins que l'on ne me dépeint pas comme un fou démoniaque!

C'est vrai que j'aime bien parler de la mer au tsarévitch lorsque je traite ses maux... cet enfant, il est très attiré par la mer, alors je me sers de cela pour détourner son attention pendant que j'utilise mes dons de magnétisme et d'hypnose pour le calmer et lui faire passer sa douleur! Par ailleurs, j'aime bien faire un peu de poésie lorsque je parle de la beauté indescriptible et des splendeurs de la nature.

Tu as déjà vu la mer, douchka? C'est vrai que la mer apaise et que les vagues nous parlent et chantonnent à notre oreille. As-tu déjà contemplé la beauté du soleil qui se reflète sur les flots, en des milliers d'étoiles, pendant qu'il se lève lentement... on peut voir le visage du Seigneur lorsque l'on regarde le soleil. Lorsque l'on prend le temps d'observer la nature, on peut ressentir en nous cette joie qui élève notre âme car notre coeur peut admirer toute la beauté de la vie.

Sur ce, je t'embrasse ma douchka,

Grigori Raspoutine



Cher Grigori,

Oui, j'ai déjà vu la mer et je n'ai jamais vu spectacle plus beau que le soleil se reflétant dans les vagues! J'adore la nature moi aussi. Bien sûr que le prince Félix a l'air sincère, c'est pour mieux te piéger. Il veut te tuer, je t'assure, avec la complicité de Vladimir, le fils président de la Douma. Il n'est point nécessaire de m'écrire si tôt qu'à deux heures du matin. Tu as le droit de dormir un peu, quand même. Je te remercie d'avoir répondu à toutes mes questions avec autant de sympathie. Ta méthode pour faire partir la douleur est efficace. La douleur est parfois psychologique. Lorsque l'on a l'esprit occupé, on ne pense plus à la douleur et elle s'en va sans qu'on s'en rende compte. Je pensais que le prince Félix était le neveu par le sang de la tsarine. Sa femme Irina n'existe pas. C'est un prétexte pour t'amener chez lui et il va chercher des prétextes pour te faire rester. Par exemple, t'offrir un verre de vin et des gâteaux dans lequel il a mis du poison.

Crois-moi, je dis la vérité. Pourquoi te mentirais-je?

Bien à toi,

Flore



Allons, ma belle Flore... pour moi, deux heures du matin n'est pas très tard! Bien que je ne souffre plus d'insomnie comme avant, je suis avant tout un oiseau de nuit et j'aime bien veiller et fêter avec mes amis(es) jusqu'aux p'tites heures du matin ou encore les raccompagner chez eux en marchant le long de la Neva. Par ailleurs, j'ai toujours aimé le silence et le calme de la nuit!

Si j'ai bien compris, tu parles d'un complot qui viendrait de Félix Youssoupov, neveu par alliance du tsar Nicolaï II ainsi que de Vladimir Pourichkévitch, vice-président de la Douma (notre parlement russe)?

Pour ce qui est du prince Félix, fils de Zinaïda Youssoupova, il appartient à l'une des plus nobles et riches familles de Russie. Il est d'origine tartare mais n'a aucun lien de sang avec la famille du tsar. Il est, pour ainsi dire, devenu neveu du tsar et de la tsarine, en épousant la Grande-duchesse Irina, nièce du tsar Nicolaï ll. En effet, la belle Irina a pour mère nulle autre que la soeur du tsar, Xénia Alexandrovna Romanova; ainsi donc, je puis t'assurer qu'Irina existe réellement et je trouve d'ailleurs qu'elle est d'une rare beauté! J'aimerais bien faire sa connaissance, tiens! Je l'ai vue de loin mais n'ai jamais eu la chance d'être présenté ni de bavarder avec elle.

Si Félix veut m'offrir des gâteaux dans lesquels il a mis du poison, il risque fort d'être déçu... c'est que vois-tu, ma belle, ceux qui me connaissent bien savent que je déteste le sucre et n'en mange jamais. Je considère le sucre et la viande comme des poisons pour l'âme. Lorsque l'on m'offre des boîtes de chocolats en guise de cadeaux, je me fais une joie de les distribuer à mes amis(es) qui eux, en raffolent. Je trouve les gâteaux et autres gourmandises du genre trop doux, trop sucrés à mon goût.

Pour ce qui est du vin, s'il s'agit de vieux Madère ou de Tokay, j'avoue que j'aurai peine à y résister puisque ce sont là mes vins préférés!

Et puis, si cela peut te rassurer, douchka, sur ordre des tsars, des policiers en civil me suivent partout à la trace. Ils sont plus collants que des sangsues et prennent en note mes moindres déplacements de même que tous mes faits et gestes.

Allons, ne t'en fais pas pour moi, ma douce colombe... tout ira bien, ma belle. La vie doit suivre son cours. Le seigneur m'a donné le pouvoir de lire dans l'âme et le coeur des gens, douchka... Ainsi, je vois que tu es encore toute jeune, ma belle Flore. Je sais que tu te sens parfois incomprise de tes proches et que tu te sens parfois si seule, si différente des autres. Je sais que la solitude te pèse parfois bien lourd, ma belle, et on te reproche souvent d'être trop vive, mais je sais voir que tu es aussi un véritable joyau, une perle rare perdue dans une mer de tourmente. Tu rêves de justice et de liberté... poète dans l'âme, la nature et les grands espaces t'attirent. Au plus profond de ton âme rebelle se cachent de grandes ambitions. Tu es une personne intelligente et d'une très grande valeur, Flore. Par ailleurs, tu es une personne sincère et tu possèdes un grand coeur! Fais attention à ta santé, cependant... ta nature sensible et nerveuse est parfois la cause de maux de tête et migraines; tu pourrais bien aussi avoir quelques ennuis au bas-ventre, dans le futur.

Tu es tout de même bien gentille de t'inquiéter ainsi pour moi! Tiens, pour la peine, je te fais la bise (3 baisers, comme j'en ai l'habitude).

Da svidania,
(Au revoir)

Grishka