Piotr Arkadiévitch Stolypine
écrit à

   


Raspoutine

     
   

Cesses!

    Grigori Efimovitch,

Combien j'ai été surpris lorsque parvint à mes oreilles la nouvelle de ta dernière prédiction! Ainsi donc tu me reproches encore de t'avoir éloigné de la famille impériale il y a quelques mois! Freluquet vicieux que tu es, tu n'as guère une bonne influence sur notre Souverain! Ta débauche n'a d'égal en ce bas monde et tes transes décident de la politique de la sainte Russie! Si je t'ai fait surveiller par l'Okhrana, c'est pour le bien de la Patrie, tu es un danger pour nous tous! Une sangsue, Grigori Efimovitch, tu es une sangsue!

Et pourtant, malgré mes efforts, tu es revenu à la Cour cette année encore… C'est à se demander comment tu fais! Notre bon Tsar est aveugle. Combien de bâtards as-tu lâchés dans la nature, Grigori Efimovitch? Mon Dieu, cette seule pensée provoque en moi une nausée! Je n'ai que du dégoût pour ta sordide personne!

Quoi qu'il en soit, je reviens sur ta dernière vision, transe, ou je ne sais trop quoi d'autre! Tu criais à qui voulait l'entendre que j'allais bientôt rendre l'âme, tu disais plus précisément: «La mort suit sa trace, la mort chevauche sur son dos». Tu divagues, pauvre moine! Moine fou, devrais-je dire, car tes paroles sèment du vent! L'air de la Cour t'est monté à la tête, petit paysan, tu te prends trop au sérieux! Cesse immédiatement de conter de tels ragots, c'est d'une arrogance intolérable! Je ne peux en ma qualité de Président du Conseil des ministres laisser circuler des inepties de ce genre! Saint-Pétersbourg n'est pas un petit village de moujiks du fin fond de la Sibérie, que diable!

Je ne peux pas grand chose contre toi, Grigori Efimovitch, et tu le sais. Ton influence auprès des dames de l'entourage de la Tsarine est énorme! «Raspoutine, Raspoutine», elles n'ont que ce mot à la bouche! Mais sache que le soutien de Sa Majesté ne durera pas éternellement… La sainte Russie ne se laissera pas tromper pour toujours! Et ce moment venu, je serai là pour te régler ton compte, insolent! On te lavera la tête avec du plomb, rien de mieux pour te remettre les idées en place!

Mais jusqu'à là, nous nous reverrons encore souvent, à mon immense désespoir. La prochaine fois sera sans doute à l'occasion d'une représentation à l'opéra de Kiev, en présence du Tsar et de sa famille. Je me suis d'ailleurs déjà rendu à Kiev, l'événement se produira dans bien peu de jours.

Da svidania, Grigori Efimovitch, pour la dernière fois je l'espère...

Piotr Arkadiévitch Stolypine 9 septembre 1911, Kiev



Cher ministre de mes couilles,

Vous ne m'aimez pas, vous de m'avez jamais aimé et je ne vous aime pas non plus... malgré tout, je vous trouve d'une ingratitude insolente. Avez-vous oublié la fois où, à la demande de notre petite mère, la tsaritsa Aleksandra, je me suis rendu chez vous, au chevet de votre fille chérie, afin de la bénir et de la guérir grâce aux dons que Dieu m'a donnés? Je suis béni de Dieu... grâce à lui, mes mains sont magiques!

Depuis toujours, j'ai pu lire dans votre âme tourmentée, toute la jalousie que vous entretenez à mon égard, mais je ne vous pardonne... et je prie Dieu qu'il ait pitié de vous! Mon rôle auprès des tsars, je ne l'ai pas choisi et ça me fait très peur aussi!

Par ailleurs, ce que vous pensez de moi, je n'en ai rien à foutre. Je sais très bien que c'est vous qui êtes le responsable de la surveillance dont j'ai fait l'objet auprès de l'Okhrana, mais tout cela n'aura servi à rien... notre petit père, le tsar, connaît bien la complexité de mon âme et il m'a pardonné tous mes écarts de conduite. Plus vous chercherez à me nuire, Piotr Arkadiévitch, plus vous vous nuirez à vous-même... vous ne pouvez rien contre moi.

Concernant ma prédiction à votre égard, je persiste et je signe: votre fin est toute proche, je peux sentir son souffle glacial... La mort est derrière vous... elle chevauche sur votre dos. Il est temps pour vous, Piotr Arkadiévitch, de faire la paix en vous-même, de vous repentir et de confier votre âme à Dieu! C'est le Seigneur qui dicte mes paroles!

Ainsi donc, et selon votre désir, je ne crois pas que nous aurons l'occasion de nous revoir très souvent... ce sera peut-être même la dernière fois, Piotr Arkadiévitch.

Grigori Efimovitch Raspoutine Novykh