Manon
écrit à

   


Raspoutine

     
   

Bonjour

   


Cher Raspoutine,

J'ai pu lire certaines lettres que mes contemporains vous ont adressé. J'ai aussi pu constater que beaucoup vous dépeignent comme une sorte de monstre. Pourtant, vous n'en avez pas l'air, à en juger par les réponses extrêmement cordiales que vous leur adressez. Bien que je ne sois pas «mystique», une personne de ma famille (dont je ne peux citer le nom) a aussi des dons: elle fait en effet de nombreux rêves prémonitoires qui se réalisent toujours! Je pense donc que vous n'êtes pas un imposteur, comme il est d'usage de nous le faire croire.

Et comment va la famille impériale? Bien que je ne m'intéresse à vous et à cette famille que depuis peu de temps, j'ose espérer que tout le monde va bien, à commencer par vous.

J'ai aussi appris que vous étiez capable de décrire une personne juste en lisant ses lettres. J'avoue avoir été quelque peu étonnée, mais suis curieuse de savoir ce que vous évoquerons mes quelques lignes.

Je vous laisse maintenant en espérant avoir de vos nouvelles.

Affectueusement,

Manon (12 ans)


Bonjour très chère Manon,
 
Merci pour ta gentille lettre, cela m'a fait un grand plaisir de te lire. Tu n'as que douze ans mais déjà, je peux ressentir une grande sagesse à travers les lignes et les mots de ta missive. Tu dois être très mature malgré ton jeune âge. Je perçois aussi que tu es une jeune fille plutôt solitaire et secrète qui a un grand sens des responsabilités et de la logique. Tu as de belles qualités et tu possèdes un esprit vif, d'une grande richesse et d'une grande valeur, ma belle!
 
Pour en revenir au contenu de ta lettre, oui, tu as tout à fait raison: il y a de nombreuses personnes qui possèdent aussi des dons, tout comme moi. Malheureusement il en restera toujours qui refuseront d'y croire et s'empresseront de nous dénigrer en nous traitant de charlatans. C'est bien dommage.

Pour ce qui est de la famille du tsar, aux dernières nouvelles, toute le monde allait bien, malgré les turbulences que nous traversons en cette fin d'année 1916. Heureusement, toute ma famille aussi se porte bien. En ce qui me concerne, personnellement, je vais bien même si parfois je ressens comme une grande tristesse, une lassitude, un sentiment de mélancolie profonde, envahir mon âme. J'ai alors comme l'impression que tout mon univers est sur le point de basculer et que je ne verrai pas arriver mon prochain anniversaire qui doit avoir lieu dans moins d'un mois. Cette grande détresse intérieure, seul l'alcool parvient à me la faire oublier. Je ne sais pas ce que la prochaine année (1917) nous apportera de bon, mais cela me fait très peur et je préfère encore éviter de trop y penser. Je préfère laisser cela entre les mains de Dieu, notre petit Père.
 
Je dois maintenant partir, je suis attendu chez Anya (Anna Vyroubova) où je dois rencontrer quelques amis à moi.

Je t'embrasse bien tendrement, et que le Seigneur te bénisse ma belle enfant.
 
Grigori Raspoutine


Cher Raspoutine,
 
Merci de m'avoir répondu aussi rapidement. Je suis ravie de savoir que tout le monde va bien chez vous. J'espère qu'il en sera toujours ainsi quand vous recevrez ce message.
 
Je suis par contre navrée d'apprendre (ou plutôt de réapprendre) que vous noyez vos soucis dans l'alcool. Je vous comprends néanmoins. À l'époque où je vis, beaucoup de personnes font la même chose que vous, voir pire... Mais c'est vrai que dans la période troublée, où vous vivez actuellement, la vie ne doit être facile pour personne. La faute de cette maudite guerre mondiale à la noix (pardonnez-moi l'expression) que l'on surnomme aujourd'hui «la Grande Guerre» et qui a fait je ne sais combien de millions de morts. Quelle horreur! Quand j'y pense, cela me fait froid dans le dos. C'est en lisant ainsi de nombreuses lettres de personnes de votre époque que je me rends compte que je n'ai pas à me plaindre. J'aimerais bien vous apporter un peu de réconfort. D'autant plus que j'ai moi même tendance à ressentir les mêmes sentiments que vous exprimez, bien que moins intensément tout de même. Je me sens si seule des fois ici bas.
 
Pardonnez-moi cette question un peu stupide, mais quelles sont vos couleurs préférées? Ou encore votre taille? Je sais que ces questions ne sont pas vraiment des questions d'histoires mais bon, toute réponse me permettrait de vous connaître un peu mieux.
 
Je vous laisse maintenant, tout en vous souhaitant de passer une bonne soirée.

Affectueusement,

Manon

P-S: Bravo pour mon profil caractériel. Je pense que personne n'aurait fait mieux en si peu de temps



Re-bonjour ma petite,

 
Rassure-toi, ma belle, je ne trouve pas tes questions stupides. Je ne crois d'ailleurs pas qu'il y en ait. Seules les réponses le sont. Tu es curieuse et personnellement, je considère qu'une curiosité saine est un signe d'intelligence. Tu me demandais quelles sont mes couleurs préférées... Et bien, sans hésitation, je te répondrais que j'aime particulièrement la couleur rouge, mais seulement un beau rouge vif et flamboyant (un peu comme mon caractère). En deuxième, je dirais que j'aime bien aussi la couleur bleue. C'est une couleur si calmante et apaisante! Que veux-tu, je ne connais pas de demi-mesure, j'aime les contrastes et les opposés!
 
Pour ce qui est de ma taille, je dois te dire qu'à mon époque, on n'accorde pas vraiment d'importance à la mesure chiffrée. On a plutôt tendance à qualifier la taille d'une personne en disant qu'il ou elle est petit(e), de taille moyenne ou de grande taille. En ce qui me concerne, je te dirais que je suis de taille moyenne et de stature plutôt robuste. Je dirais que ma taille doit se situer aux environs de 1,66 m. J'imagine qu'à ton époque, les hommes de taille moyenne doivent être un peu plus grands que moi. J'ai remarqué que d'une génération à l'autre, les jeunes ont tendance à être plus grands que leurs parents. Moi-même, je dois avouer que je suis bien plus grand que mon père et que ma mère, qui est toute petite et menue.
 
J'espère que ces quelques réponses te permettront de te faire une meilleure idée de mon allure physique ainsi que de celle des gens de mon époque.

Cordialement,

Grigori Raspoutin
Cher Raspoutine,
 
Je vous remercie de votre message. Ainsi vous aimez le rouge. C'est vrai que cette couleur est belle, mais ma couleur préférée est sans hésitation le bleu! Cela nous fera au moins un point commun. De nos jours, la couleur préférée de la France (là où j'habite) c'est justement celle-ci. Mais je connais beaucoup d'hommes qui aiment aussi le rouge.
 
J'avoue être assez étonnée en ce qui concerne votre époque et son rapport à la taille: de nos jours, les mesures exactes sont assez importantes! Nos médecins vérifient grâce à cela si nous grandissons bien et donc si nous sommes en bonne santé. Pour vous répondre, il est vrai que les personnes de taille moyenne mesurent environ 1.70m, pour les hommes, et  environ 1.60m, pour les femmes. Moi, je mesure 1.62m. Vos remarques sur les générations sont encore valables de nos jours. Les enfants grandissent plus vite que leurs parents au même âge, en général. Grandir trop lentement peut même être un signe de mauvaise santé.
 
Dites-moi, j'ai encore une question. Était-il vrai que votre fille, Matriona, aimait capter votre regard hypnotique?
 
Je vous laisse maintenant. Da svidania, comme vous le dites dans votre langue.
 
Affectueusement,
 
Manon

Priviet, ma jeune amie,

 
Lorsque je te disais que de mon temps, les chiffres exacts, pour la taille d'une personne, ne sont pas très importants, c'est en partie parce que la plupart des gens ne voient un médecin que lorsqu'ils sont très malades, et encore. Ce n'est pas tout le monde qui a les moyens et le luxe de se faire soigner par un docteur. Pour ma part, la dernière fois qu'un docteur m'a soigné, c'est lorsqu'une folle a voulu m'enlever la vie en me plantant son couteau en plein ventre. Je suis passé à un cheveu de la mort, cette fois-là! Je n'ai pas eu d'autre choix que de voir un médecin pour me faire recoudre et crois-moi, dès que j'ai eu assez de forces pour sortir, je me suis empressé de le faire avant qu'ils (les docteurs) n'empirent mon état avec leurs pilules et leurs médicaments. On dirait parfois qu'ils nous prennent pour des cobayes et cherchent à tester leur cochonnerie de médicaments sur des gens affaiblis pour voir ce que ça donne. Combien de fois j'ai sauvé la vie du jeune tsarévitch en interdisant qu'on lui donne les médicaments prescrits par le docteur Botkin. On dirait que personne ne remarque que le petit se porte beaucoup mieux lorsqu'il n'en prend pas. Parce que c'est un docteur et qu'il a fait des études, le personnel attitré au service des tsars, lui obéit au doigt et à l'œil. Je dois parfois m'emporter pour qu'enfin, on écoute mes conseils, moi qui ne suis qu'un paysan sans éducation. Pourtant, moi, je sais comment soigner le petit et c'est pour cela que notre petite mère, la tsarine, me garde auprès d'elle.
 
Pour répondre à ta question concernant ma fille Matriona (qui porte depuis peu le joli prénom de Marie), c'est celle de mes enfants avec qui je me sens le plus d'affinités. Nous avons tous les deux le même tempérament et physiquement, elle a le même regard que moi. Bien souvent, nous n'avons pas besoin de parler pour nous comprendre. Par ailleurs, j'aime beaucoup discuter de tout et de rien avec elle, lui raconter ma journée, lui demander comment a été la sienne, etc. Avec ma cadette, Varvara, c'est très bien aussi, mais je n'ai pas cette complicité que j'ai avec Marie (Matriona). Avec mon fils Dimitri, par contre, c'est malheureusement bien différent. Parfois ça va bien, parfois ça va très mal... C'est que parfois, on a beaucoup de difficultés à garder notre relation père-fils aussi harmonieuse que je le voudrais, mais malgré tout, je l'aime quand même profondément et autant que ses deux sœurs. C'est juste que c'est plus difficile avec lui. De mes trois enfants, je suis certain que s'il y en a un, plus tard, qui décide de suivre mes traces, ce sera certainement Marie (Matriona). Je crois bien qu'elle a hérité de mes dons et il me fait plaisir de l'aider à les développer lorsque l'occasion se présente. Bien souvent, elle reste à mes côtés pour prier avec moi lorsque je sais que le jeune tsarévitch ne va pas bien et que la tsarine me demande de l'aider.
 
Voilà, j'espère que cela a su répondre à ta question, ma belle.
 
Je t'embrasse,
 
Père Grigori

Priviet mon ami!
 
Merci pour votre réponse. Vous avez effectivement très bien su y répondre! Vos enfants m'ont l'air extrêmement sympathiques. J'aime beaucoup le prénom de votre cadette, Varvara. Il y a un prénom de nos jours qui y ressemble: Barbara. Sinon, je reconnais que la relation père-fils n'est pas des plus simple! Je n'ai qu'à voir mon père et mon frère, qui se querellent de temps en temps.
 
Vos médecins m'ont l'air bien dangereux dites-moi! On se demande qui sont les plus malades, eux ou leurs patients. De notre temps, il n'en va pas de même heureusement! Avec toutes les nouvelles maladies graves que nous connaissons, il est fréquent que nous allions chez le médecin, même pour un simple rhume. En effet, quasiment tout le monde a les moyens d'aller chez le médecin. De plus les consultations et les médicaments sont les trois quarts du temps remboursés. Du coup, même la maladie du petit tsarévitch peut être soignée de nos jours, voire même des maladies bien plus graves.
 
Cela ne m'étonne pas que vous arriviez à soigner le petit tsar: il est toujours plus rassurant et apaisant de se faire soigner par quelqu'un que l'on connaît. Je vais vous raconter une courte histoire. Ma grand-mère travaillait il y a quelques années dans une maison qui accueillait des malades mentaux. Et bien l'une des patientes avait une grave maladie, appelée cancer. L'avis des médecins ne lui prédisait pas plus de six mois à vivre. Et pourtant, elle a vécu encore deux années de plus. Tout simplement parce qu'elle ne se rendait pas compte qu'elle était gravement malade et qu'elle pouvait mourir! J'aurais moi même préféré être soignée par vous plutôt que par des médecins. Surtout que leurs médicaments ont parfois mauvais goût.
 
Je suis vraiment touchée de savoir que vous avez failli mourir. Vous m'avez l'air de quelqu'un de gentil, soucieux de faire le bien autour de lui pourtant! Mais, n'avez-vous pas peur que quelqu'un recommence un jour? Je vous trouve quand même bien courageux de rester auprès de la famille du tsar. Peu de personnes le ferait à mon époque. Cela doit vous faire bizarre de voir que des ragots circulent sur vous et la tsarine. Je trouve ça vraiment injuste pour vous et cette femme qui doit être des plus respectables. Mais il est vrai que vous avez l'air très proche d'elle, et je suis à peu près sure que vous êtes d'excellents amis. Est-ce que je me trompe? Comme je la plains cette pauvre petite mère, comme vous dites! Elle doit se sentir bien seule parfois. Et avec la maladie de son fils, il y a de quoi être démoralisée! Heureusement pour elle que vous êtes là et qu'elle à l'air d'avoir le soutien de sa famille.
 
Sinon, j'espère que tout le monde va bien dans votre cher grand pays, la Russie.
 
Da svidania (c'est compliqué à prononcer ça, pour une française!). Je vous serre dans mes bras.


Zdrastvouï, Padrouga (Bonjour, chère amie)
 
Alors, comment trouves-tu cette façon de saluer en russe? Ça doit te paraître encore plus difficile à prononcer, toi qui est française! En passant, je te félicite pour tes efforts à écrire quelques mots en russe car il paraît que c'est une langue assez difficile à apprendre et c'est tout à ton honneur, ma belle! Pour ma part, je ne connais que peu de mots en français dont, entre autre, l'expression «c'est la vie!», «oui», «non», «bonjour» et c'est à peu près tout! Heureusement, par la magie de la technologie moderne, nous pouvons quand même communiquer via ce site.
 
Pour ce qui est de Varvara, c'est le même prénom que Barbara. Mais pour nous, en russe, la lettre «B» se prononce comme un «V». Alors chez toi, ma fille aînée porterait le prénom de Barbara.
 
Tu me demandais si je n'avais pas peur qu'un jour, quelqu'un attente à ma vie. Et bien, je te répondrai que oui, effectivement. Je dois être sans cesse vigilant dans tous mes déplacements. Je crois que c'est le prix à payer pour être connu comme «l'ami des tsars». Tu sais, il y a quelque temps, j'ai évité une fois de plus de me faire tuer. J'étais à bord d'une calèche lorsqu'une voiture filant à toute vitesse est sortie de je ne sais où. Si ce n'avait été de l'agilité du cocher, la voiture nous aurait emboutis à coup sûr! La voiture a continué son chemin et a disparu aussi vite qu'elle était venue. Je ne suis pas dupe... Je sais très bien que ce n'était pas un accident et que j'étais visé personnellement. Bien des gens en veulent à ma vie! Je dois constamment être sur mes gardes. Pour assurer ma protection, les tsars ont d'ailleurs posté un garde à ma porte et lorsque je sors, je suis toujours suivi par des agents (en civil), où que j'aille. Ceux-ci doivent consigner par écrit tous mes déplacements et en faire rapport. Cela m'agace un peu et parfois, j'avoue que je m'arrange pour les semer.
 
Je suis effectivement, très proche de l'impératrice Alexandra, la petite mère du peuple russe, et cela choque beaucoup l'aristocratie. En fait, je suis la seule personne qui a le privilège de pouvoir se présenter au palais sans avoir demandé audience au préalable. Ils sont jaloux de cela car je ne suis qu'un simple paysan et qu'eux, doivent se plier aux règles de la cour, peu importe leur titre de noblesse. Je suis même si proche de la famille impériale qu'il m'arrive parfois de me présenter juste avant le repas afin de me faire inviter à leur table. Je sais que cela ne se fait pas, mais tant pis pour les formalités! D'ailleurs, les tsars ne m'en tiennent jamais rigueur. Je suis le starets (sage laïc dans la religion orthodoxe) de l'impératrice, je suis son ami, son conseiller et c'est moi que la petite mère appelle lorsqu'elle ou le tsarévitch est souffrant.
 
Désolé si j'ai mis un peu de temps à te répondre, mais j'ai été très occupé dernièrement.
 
Voilà! Je t'embrasse douchka (ma petite chérie),

Père Grigori

1916

Dobryï den, (j'espère que je n'ai pas fait de fautes!)
 
J'aime bien aussi l'expression «Zdrastvouï, Padrouga». Effectivement, je n'aurais pas trouvé plus compliqué à prononcer comme mot! Le russe est pour moi une langue assez difficile à apprendre, mais j'ai pu l'entendre une ou deux fois, et je trouve sa prononciation très belle. Mais rassurez-vous, le français aussi est une langue très dure à apprendre pour les étrangers. Du reste, vous savez, connaître les formules de politesse, c'est déjà pas mal. Et vous, arrivez-vous à prononcer le français facilement? Sinon, je préfère la façon russe de prononcer le prénom de votre fille. C'est un prénom doux à porter.
 
Mais comment allez-vous? Et la petite famille? Veuillez transmettre mes salutations les plus respectueuses aux tsars ainsi qu'à à leurs enfants (surtout Maria: je la trouve très jolie et elle m'a vraiment l'air très sympathique).
 
Je ne sais vraiment pas comment vous faites pour résister à l'envie de vous enfuir dans votre village et ne plus jamais retourner auprès de la famille des tsars. Je serais vraiment pétrifiée à votre place! Remarquez, il faut bien que quelqu'un s'occupe du petit tsarévitch. Et à part vous, personne ne peut vraiment le faire. Mais votre femme et vos enfants ne vous ont-ils jamais demandé de revenir définitivement avec eux?
 
Pour ma part, j'aurais fait la même chose que vous : semer ces agents en civil! Je ne supporterais pas que des types me suivent partout et racontent à qui veut l'entendre tous mes faits et gestes. Pensez-vous qu'ils savent ce qu'est la vie privée?
 
Autrement, je comprends que de voir un paysan être accepté à la table des tsars sans même avoir demandé audience, peut susciter des jalousies. Et la jalousie est un excellent mobile pour faire du mal à quelqu'un, même à mon époque. Mais après tout, si vous aimez les tsars comme ils vous aiment, c'est le principal!
 
Ne vous inquiétez pas pour votre soi-disant retard, j'écris à d'autres membres de Dialogus et je dois parfois attendre un mois avant d'avoir une réponse!
 
Do skorovo, je vous serre dans mes bras.

Sdrastvouï douchka,
 
C'est exact, c'est bien l'expression «Dobryï den» que l'on utilise pour dire «Bonjour»!
 
Tu me demandais si j'arrivais à prononcer facilement les quelques mots que je connais en français... Je dois avouer que j'ai un très fort accent russe lorsque je prononce ces quelques mots là. Par ailleurs, comme tous les russes, je roule tous mes «R», je dois donc faire attention à les prononcer tout au fond de la gorge si je veux prendre l'accent français. Heureusement, il paraît que certaines femmes aiment bien les hommes qui ont un accent étranger; elles trouvent cela sensuel et disent que ça leur donne du charme! Que veux-tu, «c'est la vie!».
 
Pour en revenir à ma fille Varvara, je me suis rendu compte après coup, que j'avais fait une petite erreur en parlant d'elle, petite erreur que je voudrais rectifier avant de passer pour un mauvais père! En fait, je voulais écrire que Varvara est ma fille cadette et non pas ma fille aînée. Ma fille aînée, c'est Maria. Désolé pour cette petite erreur. Il faut croire que j'étais un peu fatigué lorsque je t'ai répondu!
 
Tu me demandais également si ma femme, Praskovia, et mes trois enfants m'avaient demandé de revenir définitivement auprès d'eux, au village de Pokovskoïé. Mais en fait, je ne les quitte que pour quelques mois durant l'année. Comme je suis agriculteur, je dois sans cesse revenir lorsque c'est le temps de faire les travaux des champs (labour, semailles, moisson, etc.). Par ailleurs, jusqu'à sa mort, mon père a toujours travaillé sur la ferme avec moi et mon fils, Dimitri. Mes frères ont également toujours été là pour donner un coup de main. Praskovia n'a jamais été seule, ma famille est toujours là pour entretenir la ferme durant mes absences et je leur envoie toujours de l'argent, à tous, afin qu'ils ne manquent jamais de rien.
 
Depuis quelques temps, j'ai emmené mes filles vivre à Petrograd avec moi. Je reçois assez d'argent de mes visiteurs pour me permettre de les inscrire dans une école pour jeunes demoiselles afin qu'elles soient instruites. Je me dis que si elles ont une éducation de petites bourgeoises, ça devrait m'aider à leur trouver un bon parti pour les marier!
 
Voilà, je t'embrasse!

Dobryï den mon cher Raspoutine,
 
Merci pour votre réponse! J'aime bien le mot douchka, c'est tout doux je trouve.
 
Il est vrai que le français n'est pas évident à prononcer pour les étrangers. J'imagine que si en plus vous avez l'habitude de rouler vos «R», ça doit rendre la tâche encore plus difficile. Mais les français ont aussi du mal à bien prononcer d'autres langues, je pense en particulier à l'anglais que nous apprenons à l'école, de nos jours. Connaissez-vous cette langue? Savez-vous la parler?
 
Pour votre fille, Varvara, vous m'avez toujours dit qu'elle était votre cadette, je vous rassure. Du moins, j'ai relu les anciens messages que vous m'avez envoyés et c'est ce qui y était marqué. En parlant de votre famille, comment sont vos enfants et votre femme, physiquement? Pourriez-vous m'en parler également du point de vue de leur caractère?
 
Dire qu'à votre époque l'instruction n'était réservée qu'aux riches! De nos jours, l'État s'arrange pour que tout le monde ait accès à l'enseignement, du moins dans mon pays. Mais cela n'est pas toujours le cas malheureusement! Cela dit, j'espère que vos filles feront de bons mariages. C'est tout ce que je leur souhaite!

Je dois vous laisser mon ami. Do skorovo. Affectueusement,
 
Manon
Oui, en effet, j'ai beaucoup de chance d'avoir pour épouse une petite femme aussi vaillante! Comme notre ferme se trouve dans mon village natal de Pokrovskoïé, en Sibérie, je peux te dire que les hivers y sont froids et la neige abondante. L'été, dans les champs, c'est un véritable enfer de chaleur et l'hiver, c'est un désert de glace où le froid y est mordant. En Sibérie, la température passe d'un extrême à l'autre, au fil des saisons! Il faut être fort et robuste pour y vivre! Comme nous sommes à la fin de l'automne et que les travaux des champs sont terminés depuis longtemps, je demeure actuellement dans mon petit appartement de Pétersbourg avec mes filles ainsi qu'avec Dounia et Katia, mes bonnes. Aujourd'hui, par exemple, le temps est maussade (comme bien souvent à Pétersbourg) et il pleut. Une vraie journée ennuyeuse de fin d'automne accompagnée d'une pluie froide. On aura probablement quelques flocons de neige dans la nuit.
 
Je n'ai pu m'empêcher de sourire en lisant ta question, à savoir si je suis câlin ou affectueux. À mon époque, une jeune fille de douze ans n'oserait jamais poser une telle question à un homme, cela serait très mal vu! Sois cependant sans crainte, ma belle, je ne te juge pas. Comme on dit, autre temps, autres mœurs! Personnellement, j'aime bien la franchise et l'ouverture d'esprit dont tu sais faire preuve. Tu me sembles si mature, pour ton âge! Les p'tites dames de Pétersbourg te répondraient sûrement que je suis à la fois très câlin et aussi très affectueux! J'adore toucher les gens lorsque je leur parle, mais encore plus les jolies dames, et la plupart du temps, elles en gloussent de plaisir! Devant de tels encouragements, et lorsque je suis en aussi belle compagnie, il m'arrive souvent de me laisser aller à embrasser l'une d'elles à pleine bouche, en pleine rue, sans me soucier du regard d'autrui. Il n'y a que les puritains et les hypocrites que cela choque! À ton époque, j'ose espérer que les choses ont changé et que les gens sont plus ouverts d'esprit! Ce n'est pas ma faute si, apparemment, je sais plaire aux dames. Et selon moi, il n'y a pas de mal à embrasser une jolie dame!
 
Voilà, ma belle, j'espère que cela répond à tes questions!
 
Grigori Raspoutine

1916

Cher Raspoutine,
 
Je vous prie de bien vouloir excuser ma question, je ne pensais pas que cela pouvait être gênant pour vous d'y répondre! À mon époque, il en va autrement. Il est fréquent que des gens s'embrassent en pleine rue, ou se fassent des câlins. Ce n'est absolument pas mal vu, au contraire, on aurait même tendance à trouver ça attendrissant de nos jours! De plus, il n'est pas rare que ce genre de question soit posée à une personne, même à un homme. Je ne me suis pas rendue compte que cela pouvait tant différer d'un siècle à un autre. Encore désolée.
 
Il a l'air de faire bien froid chez vous! Je ne pourrais jamais vivre sous ce genre de climat. Chez moi, il y a du soleil et il fait chaud, ce qui est plutôt normal, nous sommes à la fin du printemps. Cela dit, en hiver ou en automne, il peut arriver qu'il fasse très froid, mais jamais aussi froid que chez vous! Notre climat étant tempéré.
 
Ressentez-vous beaucoup la guerre chez vous? Y a-t-il eu beaucoup de changements dans vos vies à cause d'elle? Je suppose que oui...

Do skorovo,
Bonjour ma belle,
 
Excuse mon retard à te répondre, mais comme on dit, mieux vaut tard que jamais!
 
Tu me demandais si nous ressentions beaucoup les effets de la guerre chez nous. Oui, bien-sûr, mais malgré tout relatif, nous ne sommes pas au front, tout de même! Heureusement, nous, on est assez loin des combats. Comme tu t'en doutes, cela amène effectivement beaucoup de changements dans nos vies. Les jeunes hommes valides doivent aller combattre et par ailleurs, il y a aussi pénurie ou restriction de certaines denrées (sucre, beurre, farine). Il y a de plus en plus de pauvreté et certains n'ont plus un kopeck pour s'acheter des bottes afin de se garder les pieds au chaud... Ils doivent alors s'enrouler des journaux autour des pieds et les ficeler afin de se faire des chaussures de fortune. La criminalité monte en flèche et la grogne se fait de plus en plus entendre chez le peuple russe qui réclame du pain. Les gens ont faim!
 
À plusieurs reprises, je suis passé par la tsarine pour demander au tsar de faire stopper le trafic ferroviaire servant à transporter des armes au front, afin de privilégier le passage des trains transportant le sucre, le beurre et la farine aux villageois et citoyens des villages et villes, pour éviter la famine et une guerre civile. Malheureusement, il ne veut pas céder et jusqu'à présent, il a ignoré toutes mes demandes à ce sujet. Je crains que cela n'empire et ne tourne en guerre civile. Depuis que le tsar a pris le contrôle de l'armée russe, il est trop loin et ne voit plus ce qui se passe ici, et ce que vit le peuple russe. Cette foutue guerre, je voudrais qu'elle cesse. J'ai réussi à rallier notre petite mère, la tsarine Alexandra, à notre cause et je souhaite qu'elle fasse suffisamment de pression auprès du tsar pour le convaincre de signer un accord de paix séparée, s'il le faut, afin de faire cesser ce massacre, coûte que coûte.

Voilà, sur ce, je t'embrasse petite!
 
Père Grigori


Bonjour mon ami,
 
Ne vous inquiétez pas pour votre retard, je ne vous en tiendrai pas rigueur!
 
Je plains toutes ces personnes qui meurent de faim et de froid dans les rues de votre Russie à cause de la jalousie de certains hommes. Cette guerre a également fait rage chez moi, sans nul doute avez-vous entendu parlé des tranchées et des poilus. Et dire que mon si beau pays est en partie responsable de vos malheurs à vous, mon père!
 
D'autant plus que la Russie n'est pas réputée pour avoir un climat doux, comme vous me l'avez déjà expliqué! Mais vous m'écrivez de quel mois dites-moi? Vers le mois de novembre?
 
Je trouve que c'est très bien de votre part de penser aux habitants de votre Russie et de faire ce que vous pouvez pour améliorer leur sort. On voit que vous n'avez pas pris la grosse tête! Pas comme ces généraux à la noix, qui en oublie quelquefois pourquoi ils font la guerre. J'espère que la tsarine arrivera à ses fins!
 
Je vais tout de même vous avouer une chose: je sais très bien comment tout cela finira. Cela me fait tout bizarre de penser que vous n'êtes qu'en 1916. Cela dit, je ne souhaite pas vous dire comment se terminera cette guerre, sauf si vous désirez le savoir. Mais je pense qu'il vaut mieux laisser l'histoire faire son chemin. Qu'en pensez-vous?
 
Mais faites attention à vous je vous en prie! Vous savez comme moi que des personnes vous veulent du mal et donneraient cher pour vous voir déjà dans votre tombe. Par pitié, prenez garde.

Affectueusement

Manon


Priviet Douchka,
 
D'où je t'écris, nous sommes à la toute fin de l'automne 1916. Ici, à Saint-Pétersbourg, parfois on a de la pluie glacée mais depuis quelques temps, les averses tombent, le plus souvent, sous forme de neige. Actuellement, un mince tapis blanc recouvre le pavé des rues et les trottoirs. Dans mon village de Pokrovskoïé, en revanche, il neige déjà depuis longtemps il y en a déjà beaucoup. Nous sommes à la mi-décembre. Ça fait bizarre de penser que dans quelques semaines, nous serons rendus en 1917. Au mois de janvier, je devrais fêter mon 48ème anniversaire mais j'ai parfois l'impression que je ne verrai jamais ce jour arriver et que ma vie touche à son terme. Mes proches ont remarqué que je suis de plus en plus songeur. Mais depuis quelques jours, j'ai le cœur plus léger et l'esprit à la fête. Ça me fait du bien de pouvoir me changer les idées.     
 
En ce qui concerne l'avenir, comme il m'arrive souvent de pouvoir prédire certains événements à venir et que c'est déjà bien assez lourd à porter comme cela, je te remercie ma belle, mais je préfère encore laisser cela entre les mains du bon Dieu, comme on dit! On ne peut rien changer, de toute façon! Laissons donc l'histoire faire son chemin et suivre son cours. C'est là un très sage conseil que tu me donnes et je suis en parfait accord avec toi, ma douchka.

Je t'embrasse,

Père Grigori

Dobryï Den,
 
À la fin de l'automne, dites vous? Et bien je suis plus chanceuse alors! Chez moi, nous sommes au début de l'été. Au mois de juin pour être plus précise. Il fait du reste un très beau soleil et il fait très chaud (30°C attendus pour cet après-midi).
 
Vous avez raison de vouloir vous changer les idées. Même si je ne communique avec vous que par le biais de Dialogus, j'ai moi aussi l'impression que votre cœur est bien lourd par moment. Noël et les fêtes de fin d'année en général sont un bon moyen de se divertir et d'oublier ses problèmes. Cela vous fera le plus grand bien... Je ne peux que vous souhaiter de vous amuser le plus possible!
 
Au fait, quels plats mangez-vous au moment de Noël? Recevez-vous des cadeaux? Remarquez, avec la guerre, vous ne devez pas en avoir beaucoup.
 
C'est très flatteur de me dire que mes conseils sont sages, surtout quand les vôtres le sont plus encore! J'espère juste que votre Russie adorée ne souffrira pas trop de cette maudite guerre. Par pitié, faites tout de même attention à vous! Surtout au moment des fêtes de fin d'année. J'ai tellement peur qu'il vous arrive quelque chose...

Do skorovo,

Manon

Dobryï Den, douchka,
 
À Noël, généralement nous servons les plats traditionnels russes (koutia, pirogui, pain d'épices, etc.). Cependant, avec la guerre, les tables seront sûrement moins bien garnies, tant à cause de la pauvreté que par solidarité pour nos soldats qui sont engagés dans cette bataille. Il en ira sûrement de même pour les cadeaux. Pour plusieurs, Noël ne sera pas très joyeux cette année, mais il faut garder en tête que ce n'est pas la fête des échanges de cadeaux, mais la naissance du Christ que nous célébrerons. Pour cette raison, ce sera important d'aller à la messe, le soir de Noël, pour avoir une pensée d'espoir dans nos prières et dans nos cœurs, afin que l'année 1917 soit meilleure et que la paix revienne!
 
Père Grigori

1916



Dobryï den mon ami,
 
Je vois que vos fêtes de fin d'année ne vont pas être très joyeuses en effet! Mais il est vrai que pour les chrétiens, à votre époque, Noël représente surtout la naissance du Christ. De nos jours, on considère surtout Noël comme une réunion de famille pendant laquelle on s'offre des cadeaux et on mange bien. Il y a toujours, cela dit, des personnes qui fêtent la naissance du Christ, je vous rassure.
 
Comment va la petite famille? J'espère que le petit tsar n'a pas fait d'autre crise d'hémophilie. Justement, j'aimerais savoir quelle fille du tsar vous préférez, si ce n'est pas indiscret. Celle que je préfère, moi, c'est Maria. Elle a l'air très courageuse et pleine de vie!
 
Êtes-vous déjà allez dans mon pays, la France ?

Do skorovo.

Manon

Rassure-toi, douchka, le tsarévitch se porte bien, ainsi que toute la petite famille. Tant que je vivrai, je veillerai sur eux et le tsar n'aura pas à craindre pour sa couronne.
 
En ce qui concerne les filles des tsars, je n'ai pas vraiment de préférence, je les aime toutes! Olga est très sérieuse mais aussi charmante, généreuse et dévouée. Elle est toujours prête à rendre service. Tatiana a de très belles qualités humaines. C'est celle qui ressemble le plus à sa mère, en fait, de tempérament. Maria est toujours joyeuse. Romantique et rêveuse, elle aime la vie et chaque jour qui passe. Quant à Anastasia, elle est pleine de vie. C'est le boute-en-train de la famille. Elle adore faire rire tout le monde. C'est une enfant charmante et aussi très attachante.
 
Tu me demandais si je suis déjà allé en France... Non, malheureusement. Lors de mes pèlerinages, je suis allé en Grèce et plus spécialement, dans les monastères du Mont Athos. Dans les lieux de prière, c'était très simple, il n'y avait pas d'or ni d'argent, mais c'était tout de même très beau! J'ai aussi fait un pèlerinage en Terre Sainte. Là-bas, j'ai été très ému en pensant que je marchais, ni plus ni moins, dans les pas du Christ, notre Seigneur. Quand j'y repense, cela me trouble encore! J'ai aussi beaucoup voyagé à travers mon pays, la sainte Russie, parfois à pied, parfois en train.

Voilà, je t'embrasse,
 
Père Grigori

1916



Cher Raspoutine,
 
Il est vrai que vu les qualités qu'ont l'air d'avoir toutes les filles du tsar, il est bien difficile d'en préférer une!
 
Il est dommage que vous n'ayez pas eu l'occasion d'aller en France: mon pays est vraiment magnifique.
 
N'ayant plus de questions à vous poser, je vous laisse maintenant. Cela dit, je serai ravie de pouvoir correspondre avec vous, juste histoire de savoir comment se portent votre pays, la famille du tsar et la vôtre.
 
Affectueusement.