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Cher Rantanplan,
Je te présente d'abord toutes mes excuses pour
le dérangement que va occasionner cette missive. Je subodore que tu
préfères ton repos au courrier, ce que je comprends fort aisément. Et
c'est précisément la raison pour laquelle je me permets de te
solliciter aujourd'hui.
Je suis atteint du syndrome de la
super-activité. Je ne peux jamais m'arrêter: dès qu'une activité est
achevée, j'en entame une autre derechef! Et cela de manière continue! A
tel point que je ronge depuis plusieurs années mes heures de sommeil…
Me voilà réduit à ne dormir que quelques heures par nuit, avant de
reprendre de plus belle!
Repose-toi, me diras-tu, force-toi à te
détendre et à goûter aux douces joies du repos, à la manière de Lucrèce
se prélassant au chaud loin des flots déchaînés de la mer agitée. Mais
je ne le puis: j'aurais l'impression que les tâches s'accumulent et
qu'un monceau d'obligations me tombera dessus lorsque je reprendrai mon
activité.
Comment fais-tu pour vivre dans la plus grande des quiétudes?
D'où te vient cette faculté de plonger incontinent dans
un otium jouissif? Éclaire-moi par les reflets de ton
étoile de Shérif, à la lumière de ton
intelligence canine!
Bien à toi,
Jean Bombeur
Ami Jean,
Waouf! Vous avez frappé à la bonne niche, et je ne
suis pas étonné outre mesure que mon flair canin ainsi que mon oeil
acéré de coyote aient poussé leur réputation jusqu'à vous. Hélas, n'est
pas Rantanplan qui veut, et nombre de vos congénères viennent à moi,
suppliants, afin que je leur enseigne mon docte savoir… Mais sachez
cependant que l'étoile de shérif n'est rien, ses reflets sont en
réalité ceux de mon cerveau aiguisé.
Le problème que vous
m'exposez ici n'est pas si ardu que cela, et je vous proposerai
gracieusement quelque solution qui pourra améliorer votre existence.
Je suis moi-même un adepte de l'action en tout lieu et à tout moment.
D'aucuns diront que je me surpasse, mais étant le garant de notre noble
institution, je ne peux me permettre de rabattre l'oreille. Nos gentils
résidents connaissent la réputation de notre hôtel ombragé et je me
dois de veiller à leur sécurité et éviter ainsi toute intrusion
extérieure. En revanche, j'assure leurs promenades, fidèlement, en
m'accrochant à leur boulet, et je me montre si discret que Joe me
confond parfois avec cet objet, signe de fidélité à notre modeste
prison.
Il m'est donc difficile de vous prodiguer des conseils
qui ne reflètent pas mon état d'esprit quotidien. Cela dit, je peux
comprendre que vous ne soyez pas aussi vigoureux que ma personne, et il
est évident que dans ces circonstances, il vaut mieux retrouver une
certaine quiétude. La première étape est simple: éloignez-vous de ce
Lucrèce qui semble avoir une influence négative sur vous. Luke et son
canasson de Jolly Jumper auraient tendance à vouloir me détourner de ma
mission. Il faut donc, dans un premier temps, éliminer les gêneurs. Je
décèle d'ailleurs dans vos paroles un précepte royalement canin: il
n'est pas bon de se coucher au pied d'un Luc-, quel qu'il soit, même à
l'envers. Les conséquences pourraient en être fâcheuses.
Une
fois ce précepte de base assimilé, il vous faut maintenir une position
propice au repos. Allongez-vous sur le sol, ramenez les pattes arrières
au niveau du flanc, faites de même avec les pattes avant, tout en
respectant une certaine symétrie et une élégance dans le geste, tout
doit être au poil. Évitez de croiser les membres, ce qui pourrait
provoquer une difficulté supplémentaire et imprévue au lever. Quant à
la gueule, placez délicatement la mâchoire inférieure dans la mâchoire
supérieure, serez les crocs, avancez votre museau et caressez
délicieusement la surface plane sur laquelle vous vous trouverez alors,
à condition de ne pas avoir interverti mes propos dans leur mise en
oeuvre.
Troisième étape: rongez efficace! Mon pauvre ami, ronger
le sommeil comme vous le faites ne vous sera d'aucune utilité. Il est
prouvé par votre serviteur que l'os est le seul remède aux rongements
en tout genre. Un bon humérus* rongé dessus-dessous et servi à point
est un moyen efficace de rejoindre les bras de Morphée.
J'espère
que vos neurones permettront une assimilation parfaite de mes
indications. Je conviens qu'un cabot de votre espèce peut peiner dans
l'effort, mais la patience a ses vertus, vous verrez. Et si, malgré
tout, vous ne parvenez pas à découvrir une certaine béatitude,
cachez-vous parmi les humains déguisés en poulets qui cherchent en vain
la pluie et humez la fumée qui émane de leur mystérieux code secret.
Celle-ci possède des vertus insoupçonnées qui nous autorisent à
vagabonder non loin des paradis artifichiennes...
Enfin, pour ce
qui est de l'incontinence dans laquelle je me plonge à loisir, selon
vous, le secret réside dans la pitance. En d'autres termes, il convient
de toujours assaisonner le gigot (ou le tricheur pendu et déguisé en
plumes et goudron les jours de festin) d'un certain nombre de gamelles
d'eau, croupie au soleil de préférence. Ainsi, après un passage rapide
dans ma gueule, mon estomac, et le long de mon flanc soyeux, la
fermentation s'opère. Elle permet une évacuation précoce d'un jet
vigoureux qui ravit mon petit Joe. Celui-ci ne cesse d'ailleurs de me
prodiguer des compliments doux et mélodieux du style «ce cabot ne se
sent plus pisser…». Ô Ciel! Quelle joie alors de découvrir cette
fragrance quasi-imperceptible sur la peau de mon maître adoré! Il en
est tellement fier et jaloux qu'il demande régulièrement à notre
Directeur, Pavlov, de lui laisser un nouveau costume d'abeille pour
garder précieusement dans sa cellule celui qui porte mon odeur
virilement canine. Alors, pour me remercier de ce présent si délicat,
il me dispense une caresse du pied à l'arrière-train, et, ainsi, je
garde moi aussi sa présence sur mon pelage… J'en aboie de
contentement**.
Bien à wouf!
Rantanplan
*humerus, i, m
**Et la caravane passe… |