La Guerre des Six Jours
       
       
         
         

emorin99@hotmail.com

      Cher Monsieur Rabin,

Vous fûtes le généralissime de la Guerre des Six Jours de 1967. Comment avez-vous pu évaluer que la déroute de vos adversaires serait complète?
Surtout comment êtes-vous arrivé à détruire l'aviation égyptienne avant qu'elle ne puisse prendre son envol?

Eloi Morin

 

       
         

Yitzhak Rabin

      Cher Monsieur Morin,

Quelle aventure que cette Guerre des Six Jours… Je me rappelle ce 5 juin 1967 comme si c’était hier. Depuis le 14 mai précédent, les dés avaient commencé à rouler, avec les premiers mouvements des troupes égyptiennes en direction du canal de Suez. Il faut préciser qu’entre le 11 et le 13 mai, les Russes avaient fait courir le bruit, notamment auprès des Syriens, qu’Israël massait une douzaine de brigades à sa frontière nord, dans la perspective d’une offensive générale. S’ensuivirent d’intenses démarches diplomatiques, en particulier auprès des ambassadeurs américains et français en Israël, pour démentir les tentatives soviétiques d’intoxication du monde Arabe.

Dès le 16 mai, je m’entretins avec le Premier ministre (et ministre de la Défense) Levi Eshkol au sujet d’une éventuelle mobilisation des réserves. Ce dernier me donna son accord pour la mobilisation d’une brigade blindée de réserve. Le lendemain, alors que Aharon Yariv, chef de la division Renseignement de l’État-Major, venait de nous informer que les forces égyptiennes présentes dans le Sinaï étaient dotées de gaz de combat, nous apprîmes que Nasser avait franchi une nouvelle marche de l’escalade en demandant aux Nations unies que ses Casques Bleus stationnant le long de la frontière israélo-égyptienne en soient retirés et envoyés à Gaza et Sharm el-Sheikh. Il devenait clair que, cette fois, les Égyptiens ne se trouvaient plus dans la perspective d’intimidation à laquelle ils nous avaient habitués, notamment avec l’opération «Rotem», lorsqu’en 1960, l’armée égyptienne progressa jusqu’à notre frontière, sans toutefois la franchir, pour y stationner pendant près de trois mois, face à Tsahal.

U Thant, le Secrétaire général birman des Nations unies, ne transigea pas. Plus exactement, il mit Nasser face à une alternative: soit les soldats de la paix resteraient en place, soit ils quitteraient purement et simplement le Moyen-Orient, au choix du Raïs. Ce dernier, jouant son honneur et sa crédibilité aux yeux du monde Arabe, opta pour le retrait total des Casques bleus. Celui-ci fut effectif le 19 mai. Entre temps, le 18 mai, sur mon ordre, l’ensemble de nos forces terrestres, aériennes et navales avaient été placées au niveau d’alerte maximum. En effet, la guerre, chacun le comprenait, était devenue inévitable à plus ou moins long terme.

Pourtant, en l’absence d’une action manifestement offensive de la part des Égyptiens, nous en étions réduits à l’attentisme. En effet, en dépit de la fermeture, par Nasser, des détroits de Tiran (l’entrée des golfes d’Aqaba et de Suez), le 23 mai avant l’aube, le président américain Johnson nous priait instamment de ne pas tirer le premier coup de feu.

Ce jour-là, alors que Yariv, Ezer Weizmann (chef de la division Opérations de l’État-Major) et moi-même plaidions pour l’action la plus rapide possible, le Comité interministériel de Défense (élargi pour l’occasion à Golda Meir, Menahem Begin et Moshe Dayan, représentant l’opposition) décida, malgré l’agression que constituait le blocus des détroits, d’envoyer Abba Eban, ministre des Affaires étrangères, aux États-Unis. Effectivement, il apparaissait nécessaire aux politiques de se faire préciser les intentions de Washington avant d’agir. Les militaires, dont j’étais le chef, ne pouvaient accepter l’humiliation de la fermeture des détroits de Tiran (l’asphyxie économique d’Israël!), mais il n’était évidemment pas question de lancer une opération sans ordre du pouvoir politique.

Vous comprendrez que dans ces conditions, les jours qui séparèrent le 23 mai du 5 juin 1967 furent parmi les plus éprouvants de ma vie. Il me fallut effectivement subir les reproches de certains membres du cabinet, dont le plus virulent fut sans conteste Moshe Chaïm Shapira, ministre de l’Intérieur et chef du Parti national religieux, qui refusait obstinément la guerre, ainsi que les tergiversations du gouvernement américain et les rapports contradictoires qui en résultaient, de la part d’Abba Eban. Le 27, pour couronner le tout, nous prîmes connaissances de messages sévères de Kossyguine et de Gaulle, nous mettant en garde contre la tentation d’une attaque préventive. Et je vous passe la hantise, grandissant chaque jour, de voir Nasser prendre l’initiative d’une offensive générale.

Non, Monsieur Morin, pendant ces deux semaines, rien ne me laissa prévoir la déroute complète de nos ennemis. Seule la crainte de la destruction d’Israël m’habitait.

Les événements s’accélérèrent finalement le 1er juin, avec la prise de position définitive des États-Unis. Ces derniers, contrairement à ce qu’ils avaient laissé croire à Abba Eban, n’avaient jamais eu l’intention de conduire une force occidentale pour la réouverture des détroits de Tiran. Levi Eshkol, profondément abattu par la nouvelle, décrédibilisé aux yeux du peuple israélien, choisit de former un gouvernement d’union nationale. Moshe Dayan, Menahem Begin et Yosef Sapir firent donc leur entrée dans un Cabinet élargi, le premier comme ministre de la Défense, les deux suivants comme ministre sans portefeuille. Le 2 juin à midi, dans le bureau du Premier ministre et en ma présence, Eshkol, Eban et Dayan s’accordèrent sur le principe d’une attaque, mais pas avant le 5 juin. Car restait à convaincre le reste du gouvernement.

Le 4, je réalisai une ultime inspection du secteur sud et à mon retour, je rencontrai Dayan à Sdeh Dov, l’aéroport de Tel-Aviv. Ce dernier, revenant en hélicoptère de la dernière réunion du Cabinet, me confirma la nouvelle que j’espérais: l’attaque débuterait le lendemain, à 7 heures 45 précises.

Le choix de cet horaire avait été fait par Motti Hod, le commandant des forces aériennes. En effet, celui-ci avait observé, quinze jours durant, que les pilotes égyptiens déjeunaient à cette heure précise, après une première patrouille matinale. Cet horaire présentait en outre une série d’avantages qui devaient s’avérer décisifs: il permettait aux avions israéliens de décoller de jour, sans risque de brouillard, après une nuit de sommeil suffisamment longue pour leurs pilotes.

Ainsi donc, c’est à Motti Hod et à ses pilotes qu’Israël doit d’avoir acquis, dès la matinée du 5 juin, la supériorité aérienne indispensable à notre victoire finale. En moins des trois heures, et grâce à trois vagues successives d’assauts aériens, l’aviation égyptienne, celle de notre ennemi le plus résolu et le plus dangereux, avait cessé d’exister. La première vague détruisit un tiers des avions de Nasser, ainsi que la plupart des pistes d’envol de ses bases principales. La seconde empêcha les Égyptiens de reprendre leurs esprits et la troisième termina le travail.

Le plus exceptionnel, à cet égard, n’est pas le génie d’un plan présenté dès le 23 mai, mais la formidable humilité de son auteur. Jamais, le 5 juin au matin, alors que je faisais la navette entre le PC aviation et mon poste de commandement enterré pour suivre à la fois les attaques aériennes et la progression de notre corps blindé dans le Sinaï, je ne vis Motti Hod manifester le moindre début d’autosatisfaction. Celui-ci se contentait de prendre en compte, sans qu’un muscle de son visage de bouge, les rapports qui, les uns après les autres, confirmaient la pertinence de sa vision.

Malgré la tournure très favorable que prirent les événements, ce matin-là, la Guerre des Six Jours ne faisait que commencer. J’aurais donc bien d’autres épisodes à vous raconter, si ces derniers vous intéressent, mais ma réponse est déjà très longue. Aussi laisserai-je de côté, pour l’heure, la prise du Golan, celle de la Vieille Ville de Jérusalem, ou l’émotion de nos soldats, que Dayan et moi-même avons partagée, devant le Mur des Lamentations.

Sincèrement,

Yitzhak Rabin
Premier ministre d’Israël