Vos voyages
       
       
         
         

marc-develey@laposte.net

      Bienheureux Pyrrhon,

La chronique dit de vous que pour suivre votre maître, Anaxarque, vous vous êtes rendu en Inde. Sur place, vous auriez fréquenté les gymnosophistes, notamment, et ce serait de la rencontre de ces «sages nus» que l'on devrait votre style de vie, c'est-à-dire de philosophie.

Pouvez-vous me dire dans quelle mesure ces expériences ont réellement été déterminantes -au sens où il y aurait un avant les bords de l'Indus, et un après? Si ce devait être le cas, quelle y fut la nature de cette expérience que la Grèce ne vous avait pas offerte, et qu'avez-vous essayé de lui en rapporter, qui se transmit alors à l'Occident comme l'une des plus déconcertantes attitudes qu'il ait pu rencontrer en son sein?

Marc
         
         

Pyrrhon

      À Marc, Salut!

Il me faut d'abord préciser que c'est Diogène Laërce qui raconta que j'étais entré «en contact avec les Gymnosophistes de l'Inde et avec les Mages». Et c'est lui qui ajouta à mon propos: «Telle paraît bien être l'origine de sa très noble manière de philosopher.» (Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre IX, 61) Il n'est pas rare que des auteurs se révèlent enclins à prêter aux contrées éloignées et à leurs habitants des ressources et des qualités extraordinaires.

Qu'en est-il?

J'ai effectivement rencontré les Gymnosophistes, ces «sages nus» qui furent admirés par Alexandre (cf. Plutarque, Vie d'Alexandre, 64, 65, 69). Et j'ai bien connu Calanos, celui de ces Gymnosophistes qui accepta de suivre Alexandre et se donna sagement la mort par le feu au moment où il fut convaincu que sa vie était accomplie. Mais trop nombreux sont ceux qui considèrent que ma manière de philosopher proviendrait de ce que les Gymnosophistes m'auraient appris. J'ai été très impressionné par leur impassibilité, ce qui ne fut sans doute pas étranger aux choix de vie qui furent les miens lorsque je revins à Elis. Là s'arrête cependant leur influence sur moi. Car ce qui me vint à l'esprit au retour du voyage en Asie fut avant tout que le chemin à suivre n'allait pas de l'apparence à l'être, comme le crut Platon, mais au contraire de l'être à l'apparence. Ce qui reste profondément inscrit dans la philosophie grecque.

N'en déplaise à bien des commentateurs ultérieurs (Sextus Empiricus au IIIe siècle ou Brochard au XIXe, par exemple), Héraclite a eu bien plus de poids dans ma manière de penser que les Gymnosophistes. Car son mobilisme, qui va jusqu'à la dissolution de toute détermination fixe, conduit à l'impossibilité de rien déterminer, donc à la formule sceptique elle-même. Et que dire de Socrate, celui dont Platon a su évoquer la sagesse dans l'«Apologie», sinon qu'il a mieux affirmé que quiconque -et au péril de sa vie- que tous ne sachant « rien de beau ni de bon», le plus savant de tous est celui qui ne croit pas savoir ce qu'il ne sait pas.

Loin de moi l'idée que ma philosophie se confonde avec celle de tel ou tel autre philosophe grec antérieur. Je serais plutôt enclin à dire que, même parmi ceux qui me succédèrent -qu'ils se réclament ou non de moi - (je pense entre autres aux néo-académiciens et à Sextus), rares furent ceux qui pensèrent comme moi. Mais le scepticisme s'inscrit bien, quand même, dans la tradition grecque et n'a guère de rapports avec les sagesses orientales, fussent-elles les plus dignes d'intérêt.

Pyrrhon
         
         

marc-develey@laposte.net

      Cher Pyrrhon,

Merci de votre réponse, si circonstanciée. Je ne doute pas une seule seconde que votre pensée soit effectivement grecque. Il est même probable, de là d'où je vous vois, que l'affect qui la sous-tend ait en Grèce son origine, et non pas en premier chef chez les Gymnosophistes, dont on sait qu'ils furent par les cyniques comparés aux cyniques, et par les stoïciens, aux stoïciens! Il y avait, semble-t-il, chez eux quelque chose dont vous, Grecs, trouvirent confirmer certaines de vos intuitions en matière de choix de vie.

Je suis plus troublé lorsque je vous entends vous réclamer - sans vous y identifier toutefois - de la pensée d'Héraclite. Car s'il paraît bel et bien avoir soutenu une mobilité universelle (la guerre, le fleuve et le tric-trac, sont les images les plus fortes qu'il nous a laissées) il n'en a pas moins écrit, dit-on: «en écoutant non pas moi mais la raison (logos), il est sage d'accorder que toutes choses sont une» (DK B50 repris dans la dernière édition GF en n°79). Quelle que soit cette unité venue du logos, est-elle l'un des points de départage entre vous et l'Éphésien? À moins que, Grec, vous n'ayez aussi été hanté par l'un et le multiple et n'aviez résolu d'en dépasser les conflits dans l'unité non dogmatique (anachroniquement) d'une vie à l'écoute de l'impossibilité de porter conclusion?

Mais je m'exprime maladroitement. Quel homme se laisse facilement saisir? Vous moins qu'un autre sans doute!

Merci de cette conversation, en tout cas,

Marc
         
         

Pyrrhon

      À Marc, salut!

Je vous avouerai que votre formule m'a plu: «dépasser les conflits dans l'unité non dogmatique d'une vie à l'écoute de l'impossibilité de porter conclusion». C'est loin d'être maladroit. Et je serais bien embarrassé d'en dire plus.

Une chose cependant. La lecture que l'époque contemporaine fait des textes antiques conduit souvent à opposer exagérément, me semble-t-il, des penseurs qui -sur bien des points- étaient peut-être plus complémentaires que contradictoires. Héraclite et Parménide, par exemple. Parménide n'a-t-il pas simplement radicalisé le mobilisme d'Héraclite au point de prétendre le monde aussi précaire que les étants finis (non à la manière d'Anaximandre qui vouait tout à la mort, mais en ne préservant que l'infinitude de l'être et en voyant comme passager tout ce qui est)?

Me contentant personnellement de l'apparence, je ne me sens pas plus l'héritier de l'un que de l'autre. Mais je ne puis nier que, d'une manière ou d'une autre, ma pensée est née notamment de la leur (autant que de celle des mégariques ou des cyniques).

Pyrrhon