Spécieux
       
       
         
         

inalgi@nostalgie.fr

      Pyrrhon,

La récente découverte de la possibilité de vous questionner (indiquée par un très cher ami), me permet de vous soumettre une réflexion issue de la définition du mot spécieux: qui n'a que l'apparence de la vérité, sans valeur.

L'apparence étant trompeuse, quelle vérité peut s'y dissimuler? Donc, je m'interroge sur le caractère spécieux de toute philosophie, confrontée au concret du quotidien.

Je ne suis que doute, plus j'apprends, moins je sais, n'est-il pas? Très respectueusement, et néanmoins cordialement.

Zaz.

P.S.: la peau rasée d'un félin au pelage tacheté, est-elle tachetée à l'identique?
         
         

Pyrrhon

      À Zaz, Salut!

Pour répondre à vos interrogations, il me paraît qu'il convient d'abord de s'entendre sur le sens de deux mots: apparence et spécieux.

Il est exact que le mot apparence désigne notamment l'aspect qu'une chose peut revêtir et qui trompe sur la réalité de la chose. En ce sens, l'apparence est évidemment trompeuse et il faut donc éviter de se fier à ces apparences-là. Que l'on prenne une vessie pour une lanterne ou que l'on s'imagine que l'habit fait le moine, on ne peut qu'être induit en erreur par cette apparence, dès lors que celle-ci désigne une manière voulue ou non voulue qu'une chose a de se donner l'air de ce qu'elle n'est pas.

Ce n'est évidemment pas de cette apparence-là que je parle lorsque je dis que rien ne se cache derrière l'apparence.

Les seuls moyens dont je dispose pour me faire une idée de ce qui m'entoure, c'est de regarder, d'écouter, de sentir (avec la main), de humer (avec le nez) et de goûter (avec la bouche). Bien sûr, ce faisant, je peux me tromper. Il m'arrive sûrement quelquefois d'ignorer que je me trompe. Il arrive aussi à d'autres occasions que je me convainque (à bon ou à mauvais escient) que je me trompe. Et ce qui m'incite le plus souvent à croire que je me trompe indépendamment des vérifications sensorielles (j'avais mal vu!) c'est ma raison. C'est en effet ma raison qui réclame que les informations sensorielles dont je dispose entretiennent entre elles une certaine cohérence. Pourquoi? au nom de quoi? de quel droit? C'est une autre question sur laquelle on pourra revenir. Toujours est-il que ce que je sais des choses provient de ce que mes sens m'en disent, ceux-ci fussent-ils occasionnellement démentis par ma raison. Mais ma raison ne m'apprend rien sur les choses: elle ne me renseigne avec un bonheur discutable que sur la validité de l'information que je crois détenir grâce aux messages sensoriels.(1) Ce que j'appréhende ainsi des choses, c'est ce qu'on appelle en langage philosophique l'apparence. Et ce qui s'offre ainsi au sens, c'est ce qu'on désigne à votre époque sous le nom de phénomène.

Lorsque la chose, le phénomène, tombe sous le sens, on a coutume de dire que la chose est évidente. Elle s'impose à l'esprit avec une telle force qu'il n'est besoin d'aucune autre preuve pour en connaître la réalité et la vérité. Il faut néanmoins être prudent: l'évidence peut être proclamée inopportunément. Il arrive en effet, je l'ai déjà dit, que les sens se révèlent trompeurs. Il arrive surtout que l'on proclame évidente une chose qui ne tombe pas sous le sens, une chose cachée, une chose étrangère au monde sensible. Quoi? Dieu, par exemple. Ou l'être, la substance, l'essence, etc. Autrement dit, il arrive que certains évoquent, pour atteindre la vérité ou la réalité, des choses que les sens n'appréhendent pas, des choses qui, somme toute, ne sont pas évidentes. Et qui plus est, il arrive que ceux-là prétendent que ces choses-là sont évidentes, au motif que leur réalité serait attestée par un raisonnement irréprochable. Ainsi, lorsque saint Anselme ou Descartes (2) affirment démontrer l'existence de Dieu (argument ontologique), ils fondent en évidence quelque chose qui ne doit son caractère persuasif qu'à la justesse de l'enchaînement logique auquel ils se livrent au sein d'un système axiomatique dont ils taisent les prémisses. Car enfin, ou bien les prémisses sont constituées d'informations sensorielles, et alors la vérité affirmée conserve un lien avec l'évidence (au sens étymologique: de videre «voir»), ou bien les prémisses sont posées de manière arbitraire indépendamment de tout constat sensible, et alors la vérité affirmée vaut ce que valent les prémisses, quelle que soit l'impeccabilité du raisonnement.

L'histoire de la philosophie occidentale est marquée par une très longue période (grosso modo du IVe au XIXe siècle) durant laquelle la quasi totalité des philosophes adhérèrent à l'idée que la vérité des choses ne pouvait s'expliquer qu'en acceptant d'abord une ou plusieurs vérités premières étrangères au constat sensoriel: le caché expliquait le visible; la vérité se tenait derrière l'évidence; la réalité se dissimulait sous l'apparence. Il est particulièrement révélateur de voir un esprit aussi puissant, aussi perspicace, aussi subtil que Kant rester empêtré dans une croyance contre laquelle il se garde bien de diriger les armes logiques dont il use si bien par ailleurs contre les constats mal interprétés ou les raisonnements mal assurés.

Penser l'apparence comme exempte d'arrière-fond, c'est précisément la priver de toute possibilité d'être trompeuse. Il s'agit avant tout de savoir qu'il n'y a rien à savoir, parce que l'apparence ne reflète ni ne trahit aucun vrai, aucune essence; elle ne renvoie à rien d'autre qu'à elle-même. Ce qui, loin d'exclure du réel, en rapproche au contraire de manière décisive. En rendant sa valeur à l'apparence, le scepticisme ne nous livre pas au dénuement face aux choses. Il nous donne au contraire accès à celles-ci à l'écart des jugements affirmatifs ou négatifs qui nous forcent si souvent à distinguer, là où l'apparence ne distingue pas, à nier ce que l'apparence exhibe, à prétendre ce que l'apparence tait. La vérité se trouve alors avant le prédicat, là où l'apparence se donne à nous. Le dogmatisme entend enfermer le vrai dans un système d'affirmations et de négations, absolutisant certaines apparences, en dépréciant d'autres, jouant à trouver derrière certaines d'entre-elles ce qu'il n'est pas possible de faire dire à leur évidence. Le scepticisme est lui ouvert, apte à garder tout tel quel sous le regard, sans parcelliser les choses en vue de les contraindre à être.

Le mot spécieux est lui, dans son acception moderne, lié à l'apparence trompeuse. Il peut même traduire une intention de tromper, d'induire en erreur.

Toute philosophie est-elle spécieuse? Sûrement pas, s'il s'agit de prétendre que tous les philosophes cherchent délibérément à tromper. Que la philosophie soit souvent encline au dogmatisme, dans la mesure où elle raffole manifestement des systèmes, des savoirs complexes, je le pense. Et si, lorsque vous vous interrogez sur la confrontation de la philosophie au concret du quotidien, vous voulez dénoncer sa propension à se détourner de l'évidence, à la nier, à l'interpréter, je ne puis qu'être d'accord avec vous. Seule l'apparence vaut, contre tous les savoirs.

Plus vous apprenez, moins vous savez, me dites-vous. J'en suis ravi. Le jour où vous ne saurez plus rien, vous saurez tout.

Pyrrhon

P.S.: Quant à savoir si la peau rasée d'un félin au pelage tacheté est elle-même tachetée, il n'est qu'un moyen de s'en assurer. Personnellement, je me passe volontiers de le vérifier: raser un félin n'est pas tâche qui me tente. Vous pouvez vouloir voir ce qu'il y a sous tous les cailloux du chemin, mais vous aurez vite mal au dos.

(1) Jean-Jacques Rousseau fustige souvent la raison spéculative; il se méfie néanmoins tout autant des sens, puisqu'il écrit: «Ce sont si l'on veut cinq fenêtres par lesquelles notre âme voudrait se donner du jour; mais les fenêtres sont petites, le vitrage est terne, le mur épais, et la maison fort mal éclairée.» («Lettres morales», ćuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, IV, 1092)

(2) Aussi émouvante que soit la méditation qui conduit Descartes à justifier l'âme et Dieu, il reste bien malaisé de trouver tout cela évident. «Övoyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point; et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais [Ö] En sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.» (ćuvres et lettres, Gallimard, La Pléiade, 148)