Sextus Empiricus
       
       
         
         

Lucie_Guillemette@UQTR.UQuebec.CA

      Cher Pyrrhon,

Sextus Empiricus parle souvent de vos réflexions philosophiques, mais je crois qu'il ne reste aucune trace manuscrite de votre oeuvre dans mon siècle. Est-ce possible?

Luc Benoit
         
         

Pyrrhon

      À Luc Benoit, salut!

Il y a longtemps que personne ne m'avait plus posé de question. Et je m'en étais retourné au silence, sans désagrément assurément. Et voici que vous m'interpellez à propos de mes écrits et de ce qu'en aurait dit Sextus Empiricus. Ignorez-vous que je n'ai rien écrit? Ignorez-vous que je ne me reconnais pas dans tout ce qu'a écrit Sextus? Non, sans doute. Mais vous souhaitez probablement m'en entendre parler.

Pourquoi n'ai-je rien écrit?

Il n'est peut-être de plus grande sagesse que celle qui se borne à mettre en accord les actes et le discours. Être sincère avec soi-même, c'est dire ce qu'on fait et faire ce qu'on dit. Et si c'est là chose malaisée, elle reste accessible dès lors que le discours est intérieur (discours tu) ou qu'il est prononcé sur le mode de l'ironie, c'est-à-dire énoncé avec des mots qui disent... en même temps que ce qu'ils disent... combien ils ne peuvent annuler le silence. Mais le discours écrit n'a pas cette faculté. À l'inverse de la parole, l'écrit n'accompagne pas l'action; il s'en sépare. Je ne peux à la fois signifier par ma vie et par mes écrits, car mes écrits sont vite autre chose que moi. Si j'avais écrit, mes proches auraient vite été face à un homme, d'un côté, et face à un auteur de l'autre. Et ceux qui me sont moins proches n'auraient connu que l'auteur et pas l'homme.


Je ne prétends pas pour autant qu'il soit totalement impossible de rester dans ses écrits celui qui agit et qui parle. Simplement, je ne m'en suis pas senti capable. Montaigne l'a fait, lui dont Pascal a dit: «On s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme.»

Je dois ajouter que si j'avais écrit ce qu'il y a à laisser entendre de l'apparence et de l'être, ma pensée n'eût probablement pu éviter, par l'effet même de l'écrit, une déformation dogmatique. N'est-ce pas du reste ce qui est arrivé lorsque Sextus a jugé utile d'écrire à propos des sceptiques? «Quand on mène une recherche sur un sujet déterminé», a-t-il écrit, «il s'ensuit apparemment soit qu'on fait une découverte, soit qu'on dénie avoir fait une découverte et qu'on reconnaît que la chose est insaisissable, soit qu'on continue la recherche. C'est sans doute pourquoi en ce qui concerne les objets de recherche philosophique eux aussi, certains ont déclarés qu'ils avaient découvert le vrai, d'autres ont nié qu'il puisse être saisi, d'autres cherchent encore. Ainsi pensent l'avoir trouvé ceux qu'on appelle dogmatiques, au sens propre, par exemple les partisans d'Aristote et d'Épicure, les stoïciens et quelques autres; ont soutenu qu'il concerne les choses insaisissables les partisans de Clitomaque et de Carnéade et les autres académiciens; continuent de chercher les sceptiques.» (1) Et d'ajouter: «...il nous semble que Pyrrhon s'est approché du scepticisme d'une manière plus consistante et plus éclatante que ceux qui l'ont précédé.» (2) Or, des trois voies suggérées par Sextus, la deuxième me convient bien mieux que la troisième, ce qui ne fait pourtant pas de moi un néo-académicien! Que Sextus ne s'est-il contenté de soigner les malades plutôt que de s'aviser d'écrire!

En fait, si je n'ai pas écrit, c'est que le bonheur fait obstacle à l'écriture. Car l'écrit trahit un manque, un vide à combler, une espérance qui signifient l'insatisfaction face à la vie. La vie est facile et paisible en elle-même: elle ne réclame pas qu'on en écrive.

Pyrrhon.

(1) Sextus Empiricus, Esquisses Pyrrhoniennes, Seuil, 1997, p. 53.

(2) Ibid, p. 55.